SUR LA LUTTE POUR LES AMESMgr de Boismenu à ses prêtres

« Mes frères, veillez ; votre adversaire, le diable, comme un

lion rugissant, rôde autour de vous, cherchant qui dévorer ;

résistez-lui, fermes dans la Foi. »

              Il faut que le péril soit grand et continuel pour que l'Église le signale chaque soir, à tous ses prêtres, et, dans le monde entier, leur passe ce mot d'ordre de son premier Pape, auquel, nous répondons, après la Messe, en exorcisant la horde des démons rôdeurs.

              C'est qu'il est formidable, en effet, le péril diabolique. Satan, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, est aussi le nôtre, Dieu merci ! Avec le Christ, nous partageons sa haine ; et sa rage contre la Rédemption s'acharne contre nous qui la continuons.

              Rude combat, dans lequel nous sommes chefs. Il nous faut donc l'accepter et le mener avec habileté et vigueur. Malheur à nous si nous venions à méconnaître l'adversaire et ses forces.


              Certes, la victoire finale est assurée ; nous combattons pour Dieu. Mais au cours de la lutte, que d'âmes l'ennemi peut nous tuer, que d'esclaves il peut se faire ! Tout le but de sa guerre est là ; dépeupler le royaume de Dieu pour peupler son royaume à lui.

*

             

              Car il existe bien deux royaumes qui se divisent le monde et se disputent les âmes ; deux armées toujours et violemment aux prises : l'armée de Jésus-Christ, l'Église, ardente à sauver les âmes ; l'armée de Satan, furieuse à les perdre.

              Guerre sans trêve ni merci. Beaucoup l'ignorent, beaucoup n'y voient qu'une fiction. Elle est pourtant bien réelle. C'est la trame invisible de l'histoire du monde, jusqu'à la fin des temps.

              Formidable réalité, il nous faut, avant tout, y croire fermement.

              L'Écriture et la Foi nous l'attestent. Elle inspire presque toutes les prières de l'Église et remplit de luttes sa vie et la vie de ses Saints ; la nôtre aussi, n'est-ce pas, notre vie de Chrétiens et notre vie d'apôtres !

              De cette guerre, il faut prendre le vif sentiment, reconnaître qui la mène, ses troupes et ses moyens d'attaque.

              Très réel aussi le personnage de Lucifer, et bien vivant. Nous savons son histoire. Sa déchéance du surnaturel l'a privé de l'empire magnifique que lui donnait, sur les créatures inférieures, la perfection de sa nature. De là, sa haine implacable contre Dieu, sa jalousie contre les surnaturalisés fidèles, sa rage de les ressaisir et de se venger ainsi de Dieu, en Lui ravissant la gloire accidentelle que lui donnent ses élus.

              Satan vit maintenant de cette rage. Un seul moyen lui reste de l'assouvir : priver les hommes du surnaturel et les ramener au plan naturel, où sa nature supérieure reprend ses avantages et son empire.

              Pour cela, il a ses légions de démons. Lancés sur notre monde, ils l'habitent et l'infestent ; ils se mêlent à notre vie et nous donnent, sans répit, leur infernal assaut. Avec quelle puissance ! Car leur nature, bien que dégradée, reste angélique tout de même et bien supérieure à la nôtre. De celle-ci, ils connaissent à fond les ressorts. Ils en jouent avec la maîtrise que Dieu leur laisse, pour notre mérite et sa gloire.

              Ils agissent sur les sens et suggestionnent l'imagination, ils enivrent d'orgueil l'intelligence et l'affolent ; faveurs ou souffrances, ils distribuent juste ce qu'il faut à chacun pour pécher plus facilement, affligeant les justes, comblant les impies, et, toujours dans le but d'écarter les âmes du surnaturel.

              Comme il y a réussi, Satan, chez les civilisés ! Comme il leur a restreint la part du surnaturel. Il les a ramenés, en masse, au naturel. Il les y tient solidement enfermés. L'humanité redevient purement humaine, rapidement, elle rentre dans son obédience. Et le vieil homicide la mène sûrement à sa perte, se faisant adorer là-bas, ou nier, au mieux de ses intérêts.

              Ici, croyez-le bien, l'ennemi ne dort pas non plus. Une bonne escouade diabolique harcèle notre peuple et traverse toutes nos démarches apostoliques.

              Sur nos païens, son effort consiste donc à les garder dans leur paganisme. Pour cela, d'ordinaire, il lui suffit de les tenir courbés vers la terre, enfouis dans la misère matérielle et morale, solidement pris sous le réseau des coutumes ancestrales qui absorbent leur vie : filet serré qui les isole très efficacement de l'influence chrétienne. La pauvre statistique de nos Catéchumènes en témoigne.

             Mais là ne se borne pas toujours l'action des démons. Pour retenir plus sûrement leurs sujets sous l'obédience de la crainte, les démons parfois se manifestent. Connaisseurs très avertis des forces de la nature, ils peuvent faire d'étonnants prodiges, nous le savons ; ils peuvent effrayer l'homme, le frapper, le harceler, lui donner des maladies ou le guérir, posséder même ses organes, les lier ou s'en servir ; c'est connu. Ils peuvent se l'attacher par des avantages matériels, des prestigieux succès, même par des pactes formels, vrais sacrements de ce grand singe de Dieu, par quoi il s'assure, en ce monde, de serviles et puissants agents. Ils pullulent les spirites, à notre époque !

             Est-il vraisemblable qu'ayant de tels moyens de se faire craindre et obéir, ici, de tous les autres pays, les démons n'en usent jamais ? Qui donc, alors, entretient cette sorte de culte, imprécis tant qu'on voudra et demi-conscient, mais réel tout de même, et qui influence tellement la vie de nos gens, les retient si fort dans la crainte des Esprits, sous leur coupe et loin de nous ?

             Voir le diable partout est une erreur ; ne le voir nulle part, c'est une pire erreur, bonne pour un « homme animal », pour « l'homme spirituel », non !

              Le prêtre, surtout, doit savoir que, des plus cruelles et terrifiantes persécutions jusqu’aux faveurs ou taquineries les plus gratuites, tout est dans la ligne du démon pour séduire et perdre les âmes ; et, pour ma part, je vois très bien que l'infinie Bonté de Dieu permette, ou même commande, ces manifestations pour démasquer l'ennemi et pousser les âmes vers leur seul refuge, l'Église.

              Aux récits de ce genre, la réserve s'impose. Vous savez la chose possible, vraisemblable même. Si, pour une fois, le conte est vrai, que vous accueillez, railleur ou dédaigneux, voilà, arrêtée net, toute confidence ultérieure ; voilà, fermé l'accès d'une âme en peine ; voilà diminués, peut-être ruinés, votre crédit personnel et la créance à votre enseignement. J'ajoute que vous vous faites alors prendre en pitié et doucement mépriser. Cela s'est vu.

              Comment donc accueillir ces confidences ? Reconnaissez carrément la possibilité du fait ; profitez de l'occasion pour affirmer la puissance et la malice diaboliques à votre confident et l'armer contre cette tyrannie : par le Baptême, si c'est un païen ; par la prière déjà et par le signe de la Croix, si c'est un Catéchumène ; par la prière encore et par la Croix, par le recours à l'Ange Gardien, surtout par une sérieuse pratique chrétienne, s'il s'agit d'un Chrétien.

              Car nos Chrétiens, plus encore peut-être que les païens, sont assaillis.

              Comme il les veut, Satan, ces transfuges ravis à son empire par la grâce. La beauté de ces âmes baptisées enflamme sa convoitise, enrage son dépit et sa haine. Ah ! Il sait bien, lui, le prix d'une âme surnaturalisée ! Pour la reprendre, il ameuterait tout l'enfer et s'y mettrait lui-même.

              Voyez-le à l'œuvre contre nos chrétiens. Il les écarte d'abord, tant qu'il peut, des Sacrements, de l'église, de l'école, de vous. Par ses meilleurs complices, les bigames et les sorciers, il entretient au village la force du scandale et des craintes superstitieuses ; il soigne, cet Esprit sale, le bouillon de culture païenne où fer entent les turpitudes morales, il joue enfin, et furieusement, toute la gamme des tentations, et mène, autour de ces âmes fragiles, un tel assaut que l'on s'étonne d'en voir une seule y résister.

              C'est que, pour se défendre, les chrétiens sont autrement armés que les païens. Ils ont une grâce divine extrêmement forte et continuelle. Elle est là, pour eux, abondante et bien à leur portée, dans la prière, dans les Sacrements, dans l'aide de leurs Anges et de leurs prêtres. Pour vaincre, ils n'ont qu'à le vouloir, de la toute petite bonne volonté dont ils sont capables ; elle suffit à l'infinie Pitié de Dieu pour faire le reste.

             A vous donc, pères de ces âmes de les bien éclairer sur la lutte nécessaire et son enjeu, à vous de leur dénoncer souvent l'ennemi, ses attaques et ses complices, à vous de leur dire où sont leurs auxiliaires et comment les appeler, où prendre leurs armes et comment les manier. C'est la guerre : tenez vos gens en haleine et bien en forme ; vous êtes chefs.

             Et puis, aidez-les de tous vos pouvoirs sacerdotaux. En leur faveur, utilisez largement l'incomparable arsenal du Rituel, où l'Église vous offre tant de prières, chargées de son mérite et de son autorité, puissantes à délivrer hommes et choses de l'empire diabolique.

             Il se peut encore que le diable dépasse la tentation ordinaire et moleste ouvertement nos Chrétiens, même et surtout nos bons chrétiens, qu'il les vexe et les obsède, voire les possède. Cas exceptionnels, à prévoir tout de même et à traiter sérieusement. C'est un devoir sacerdotal. Ne craignez pas alors de tenter un exorcisme privé. Si l'ennemi est là, et qu'il s'obstine, avertissez-moi.


             Moins rares les cas, déjà vus, où un rapide appel à l'Ange Gardien, un bref exorcisme : Vade retro Satana ! réduiront un mutisme insolite au confessionnal, une obstination suspecte, un accès étrangement obscène ou sacrilège.

            Méfiez-vous. Le drôle est là, plus souvent qu'on ne le pense, affairé à ressaisir les âmes, habile à nous dérouter.

            Pasteurs, veillez ; votre adversaire rôde ! Croyez à sa présence et à son activité. Faites-lui, sans hésiter, sa large part dans le mal qui vous désole. Vous serez dans le vrai. Vous serez aussi plus patients, plus pitoyables aux âmes que vous saurez plus manœuvrées et donc, moins coupables, moins ingrates. Réalisez bien l'état de guerre, les coups vous seront moins sensibles ; vous serez enfin plus forts et plus clairvoyants dans la lutte contre un ennemi surveillé de plus près et mieux à découvert.

            Fermes dans la Foi résistez-lui. A mesure que croit chez vous la vie chrétienne, croît aussi l'activité diabolique. Je la vois se dessiner de plus en plus nette, à l'assaut de nos œuvres, à l'attaque de notre zèle. Il veut nous mettre à bout.

            Courage, mes chers Pères. Il y perdra sa peine, et nous y gagnerons notre ciel et le ciel de notre peuple. C'est sa guerre, à lui ; c'est aussi la guerre de Dieu.

            Et puis, en attendant, nous ne sommes pas seuls au combat. Jésus-Christ, notre Maître adoré, lutte, en personne, avec nous. Lui qui, d'avance, a vaincu le Monde et son Prince. Son union nous enchante, son amour nous enlève, sa grâce nous porte, ses Anges sont nos alliés.

L'Ange du Seigneur campe autour

de ceux qui le craignent.
Voyez et goûtez comme Dieu est bon ! Ps. 33.

             

             Oui, Il est bon, le Seigneur Dieu, de nous donner ses Anges, chers et vaillants compagnons d'armes et de vie, délicieux amis, infiniment secourables à nous-mêmes, à nos fidèles et même à nos païens !


             Rien ne dit que chaque homme ait un démon familier. Il est au contraire certain que nous avons tous notre Ange Gardien, bien à nous ; sûrement, notre pays, notre Église, nos chrétientés ont le leur ; et nous pouvons croire que Dieu augmente le renfort céleste quand la lutte est plus chaude et l'ennemi plus nombreux.

             Égaux par nature aux démons, les saints Anges ont, pour eux, l'avantage de la grâce. Ils percent les ruses et les menées de l'adversaire. Aucun de nos dangers ne leur échappe. Ils l'écartent, parfois spontanément ; ils nous en avertissent toujours, et, si nous voulons, nous aident puissamment à l'affronter, apaisant nos passions, éclairant notre intelligence, fortifiant notre volonté, et s'unissant à nous pour obtenir un surcroît de grâce et de force. Heureux de servir Dieu en nous servant, leur service est un service d'amour.

             Car, ils nous aiment, nos chers Anges, d'une amitié qui dépasse nos rêves. Sachant au juste le prix de nos âmes, ils en veulent le salut plus ardemment encore que Satan ne veut leur perte. Ils mettent à nous sauver toutes les ressources de leur puissante nature, toutes les prévenances d'une tendresse fraternelle dont, jamais, ne se décourage le dévouement.

            Attentifs à tous nos Périls, à nos moindres besoins, ils nous gardent et nous aident dans toutes les voies qui sont vraiment nôtres ; oui, même dans le détail ordinaire de notre vie : heureux surtout quand notre appel et notre effort personnel facilitent encore leur mission.

           Au ciel seulement, nous saurons leurs services et notre dette envers eux.

           Mais c'est surtout dans nos voies spirituelles, dans notre carrière apostolique, que les saints Anges peuvent déployer la puissance de leur amitié, si nous savons l'invoquer avec simplicité et foi.


           Appréciant exactement les difficultés de notre ministère et la portée de ses démarches, ses obstacles aussi, en nous-mêmes et dans les âmes, ils peuvent agir en conséquence, par eux-mêmes et par leurs célestes collègues ; et ils le font d'autant plus efficacement que notre prière les a mieux armés.


          Il faut, en effet, se rappeler que l'aide angélique, comme toute grâce de Dieu, est régie par la grande loi providentielle qui mesure la grâce à la prière.

          Ah ! Si notre foi était plus simple, et plus vif le sentiment de la présence de nos Anges, de leur amour, de la valeur de leurs services. ! Si nous étions plus attentifs à leurs inspirations, plus prompts à les appeler et plus confiants dans leur aide, quelle force pour nous-mêmes et pour notre ministère! Que d'erreurs évitées, que de difficultés vaincues, que de chutes conjurées et de tristesses épargnées !

          Les Anges vivent avec nous, vivons avec eux ; notre solitude, mère de la tristesse et du découragement, sera rompue. Allez, cette vie d'évangélistes est trop dure pour être vécue seul. Le Bon Dieu le sait bien. Il y a pourvu ; prenez le cher compagnon qu'il vous donne.

          Avec vous à l'autel, au confessionnal, à l'école, dans vos visites, qu'il soit partout l'intime confident de votre vie. Vous sentirez vite la grande douceur et la force de cette familiarité céleste, et vous verrez les beaux fruits de ce travail à deux.

          A vos chrétiens, assurez le même bienfait. Dès l'enfance, à l'école, au moment de la première communion, apprenez à ces petits à connaître leur Ange Gardien, à l'aimer, à le prier, à compter sur lui, à se réfugier sous son aile. Dévotion gracieuse et facile qui, dans la vie, leur restera infiniment secourable.

          A l'église, prenez occasion des fêtes angéliques pour prêcher la foi et le recours aux Anges, pour établir entre eux et les démons le saisissant contraste de l'amour et de la haine en lutte pour nos âmes. Dites enfin à vos fidèles combien ils doivent bénir le Seigneur Jésus pour le don merveilleux de ses saints Anges, et reconnaître les services de leur amitié.

          A la réception de cette lettre, et désormais chaque année, le dimanche suivant la fête de saint Michel, vous voudrez bien prêcher à l'église sur les saints Anges et leur aide contre les démons, et faire ensuite au-dehors et aussi solennellement que possible, l’Exorcisme de Léon XIII, inséré au premier appendice du Rituel.

          Donné à Port-Léon, le 29 septembre 1922.


          Fête de saint Michel Archange.