Dom de Monléon

Le sens mystique de l’Apocalypse

(Les Éditions Nouvelles, Paris, 1948)


Roi des rois, et Seigneur des seigneurs


« Et de sa bouche procède un glaive aiguisé des deux côtés, afin de frapper les nations avec lui.

Et lui-même les gouvernera avec une verge de fer :

et lui-même foule aux pieds le pressoir du vin de la colère, de la fureur du Dieu tout-puissant.

Et il porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse : Roi des rois, et Seigneur des seigneurs.

Et je vis un Ange, qui se tenait immobile dans le soleil, et il cria à haute voix,

disant à tous les oiseaux qui volaient par le milieu du ciel :

Venez, et rassemblez-vous pour le grand souper de Dieu :

afin que vous mangiez les chairs des rois, et les chairs des tribuns,

et les chairs des puissants, et les chairs des chevaux,

et de ceux qui les montent, et les chairs de tous les hommes libres,

et des esclaves, et des petits, et des grands.

Et je vis la bête, et les rois de la terre, et leurs armées,

rassemblés pour livrer bataille à celui qui était sur le cheval, et à son armée. »
Apoc. 19, 15-19

 

 


Commentaire

Le Christ et son armée entrent en lice.
Derrière Lui, s’avançait
l’armée des martyrs et de tous ceux qui sont dans le ciel, de ceux qui y règnent, mais de ceux aussi qui y vivent déjà par leurs désirs, et qui combattent sous les ordres du Christ avec les armes de la pauvreté, de l’humilité, de la charité. Ils le suivaient, montés sur des chevaux blancs et vêtus d’un lin blanc et pur. Les chevaux blancs symbolisent la chasteté de leur corps. Le lin désigne la justice dont ils sont parés, selon l’explication, que nous avons donnée plus haut. Sa blancheur exprime le soin avec lequel les Saints se gardent de toute erreur dans le domaine de la foi ; sa pureté, celui avec lequel ils évitent les moindres mouvements de la concupiscence.

De la bouche du Christ sortait un glaive aiguisé des deux côtés. Cette image ne doit pas se prendre dans un sens matériel, comme si vraiment Notre- Seigneur s’était montré à l’Apôtre avec une épée entre les dents. Elle représente sous une forme symbolique la parole qui sort de la bouche du Sauveur ; et elle la compare à un glaive aiguisé, parce que cette parole a un pouvoir merveilleux pour retrancher ce qui est superflu, pour séparer le bien du mal, pour tuer les vices, elle qui pénètre jusqu’aux plus secrètes pensées et qui atteint jusqu’à la division de Pâme et de l’esprit. Elle est aiguisée des deux côtés parce qu’elle frappe les bons et les méchants : les bons pour les émonder, les méchants pour les punir et les détacher du Corps mystique de Jésus-Christ. Elle atteindra toutes les nations, car d’une part Notre-Seigneur veut et cherche réellement le salut de tous les hommes, et d’autre part il n’est personne qui puisse échapper à sa justice. Il les gouvernera avec une règle de fer : parce que, même pour les meilleurs, la loi de Dieu est inflexible. Elle n’admet pas que l’on retranche volontairement le moindre iota des obligations qu’elle impose ; tous les manquements que l’on y fera seront matière à punition s’ils n’ont été effacés par la pénitence. Sans doute, la miséricorde de Dieu est infinie ; elle fournit à chacun des moyens surabondants de salut, elle est prête à pardonner les plus grands crimes : mais elle ne va jamais contre la justice. Nul ne peut s’autoriser de la bonté de Dieu pour mépriser ses commandements, ou pour négliger aucun des devoirs qu’il est tenu de lui rendre. C’est en ce sens qu’il est dit ici que le Christ nous gouvernera avec une règle de fer.

Et Il a le droit d’en agir ainsi : d’une part, parce qu’il a épuisé sur lui-même les rigueurs de la justice divine, et, d’autre part, parce qu’il est le Roi des rois. Il a foulé aux pieds, dans sa Passion et sa Résurrection, le pressoir du vin de la colère de la fureur du Dieu tout-puissant ; ces expressions répétées veulent faire entendre que le châtiment mérité par les péchés du monde est une chose terrible : Dieu, à la vue de ceux-ci, semble oublier toute mesure et se comporter comme un homme violent que l’ivresse égare. Mais Notre-Seigneur, en subissant sans faiblir l’ouragan de cette colère, en triomphant de la mort et du démon, a mis, pour ainsi dire, sous ses pieds les droits de la justice divine. Il a acquitté la dette de tout le genre humain, et c’est pourquoi il lui appartient maintenant de juger tous les hommes.

C’est aussi parce qu’il est LE ROI DES ROIS ET LE SEIGNEUR DES SEIGNEURS.

En vain les Juifs ont-ils refusé de reconnaître sa royauté : il porte ce titre écrit dans la trame même de son vêtement et gravé sur sa chair ; sa dignité de Roi universel adhère à son Humanité aussi fortement que la divinité elle-même, en sorte que rien ne peut atténuer son droit à gouverner toutes les créatures et à recevoir leurs hommages, comme l’avait annoncé le Prophète : Les rois de Tharse et les îles lui offriront des présents, les rois de l'Arabie et de Saba lui apporteront des dons. Et tous les rois de la terre l'adoreront, toutes les nations lui seront assujetties (Ps. 71, 10-11).

Après avoir contemplé ainsi le Sauveur dans sa puissance, sait Jean vit un Ange qui se tenait debout dans le soleil, personnifiant par là les prédicateurs qui annoncent courageusement l’Évangile, auréolés de l’éclat de la vérité et comme inondés de la lumière du Christ. Il criait à haute voix, c’est-à-dire : il parlait librement, ouvertement et sans crainte, et il disait à tous les oiseaux qui volaient par le milieu de ciel : Venez, rassemblez-vous autour du grand souper de Dieu. Ces paroles s’adressent en réalité aux vrais disciples de Jésus-Christ, à ceux qui s’élèvent au-dessus des choses terrestres et qui prennent modèle sur ces oiseaux que Notre-Seigneur a proposés en exemple ; à ces oiseaux qui ne sèment ni ne filent, qui ne se mettent pas en peine d’amasser de l’argent, mais qui se confient tout entiers au Père qui est dans les Cieux (Mt 6, 26). Ceux-là, quand le Seigneur les appelle, ne se dérobent pas en disant : « Veuillez m’excuser, j’ai fait l’acquisition d’une villa, ou : j’ai acheté cinq paires de bœufs, ou : je viens de me marier et je ne puis venir » (Lc 14, 18-20). Ils vivent plus haut que ces préoccupations humaines ; leur cœur, soulevé sur les ailes des vertus, va sans cesse par le milieu du ciel, cherchant, avec l’Épouse du Cantique, entre les chœurs angéliques et les troupes des saints, Celui que leur âme aime (Cant. 3, 2).

C’est pourquoi le divin Maître les convoque au grand souper de Dieu, au festin des noces éternelles. Et il les invite à puiser dans cette pensée le zèle et la force dont ils ont besoin pour manger les chairs des rois, au sens où saint Pierre reçut l’ordre de manger les serpents et les animaux impurs qui lui étaient montrés en vision et qui étaient la figure des Gentils (Actes 10) ; c’est-à-dire de les faire entrer dans l’Église, de les incorporer au Christ. Ils ne devront négliger personne : ils s’attaqueront aux rois, aux tribuns, c’est-à-dire aux hommes qui ont autorité sur les autres ; aux puissants, qui ont en main la force matérielle ; aux chevaux, c’est-à-dire à ces caractères généreux et impétueux prêts à se dévouer et à se mettre au service des individus qui savent les exploiter, lesquels sont figurés ici par ceux qui les montent ; ils s’attaqueront aux hommes libres, qui se tiennent pour affranchis de la loi de Dieu, et à ceux qui sont esclaves du péché ; aux petits et aux grands.