LES PARTIES DE LA FORCE

Donnons pour commencer quelques précisions, en disant la façon dont sont construits les articles de la Somme théologique. Ils sont toujours bâtis sous le même schéma.


St Thomas pose en premier lieu les objections (arg.1, 2, etc.) ; puis il donne un argument d’autorité (sed contra). Par la suite il argumente, par des raisonnements (corpus). Enfin il répond aux objections (ad 1, 2 etc.).

Afin de ne pas alourdir le texte par les objections et leurs réponses, nous les omettons. Les lecteurs assidus de saint Thomas pourront trouver facilement le texte complet de l’Aquinate sur l’Internet (à moins qu'ils ne l'aient déjà en livre, ce qui est mieux).

 


Saint Thomas d’Aquin - II II q. 128


Article unique : Les parties de la force sont-elles bien énumérées ? 

Une vertu peut avoir trois sortes de parties : subjectives, intégrantes et potentielles. Or on ne peut assigner à la force, en tant que vertu spéciale, des parties subjectives, du fait qu’elle ne se divise pas en plusieurs vertus spécifiquement différentes, parce qu’elle a une matière très spéciale. Mais on lui attribue des parties pour ainsi dire intégrantes et potentielles. Intégrantes, selon ce qui doit concourir à l’acte de la force. Potentielles, selon que les périls mortels étant envisagés par la force, d’autres objets moins difficiles sont envisagés par d’autres vertus ; celles-ci s’adjoignent à la force comme le secondaire au principal. 

Or l’acte de la force est double : attaquer et supporter.

A l’attaque deux conditions sont requises.

D’abord qu’on ait l’esprit préparé, c’est-à-dire prompt à attaquer (aggredi).


C’est pour cela que Cicéron nomme la confiance par laquelle, dit-il, “l’âme se sent pleine d’espoir pour accomplir des actions grandes et glorieuses”.

La seconde condition vaut pour l’exécution : il ne faut pas lâcher prise dans la réalisation de ce qu’on a entrepris avec confiance. Ici Cicéron nomme la magnificence. “La magnificence, dit-il, est le projet de la réalisation de choses grandes et sublimes, que l’âme s’est proposée avec éclat et grandeur.” Il ne faut pas que l’exécution recule devant un projet grandiose. Ces deux conditions, si on les applique à la matière propre de la force, en seront comme les parties intégrantes, indispensables à son existence. Si on les réfère à d’autres matières moins ardues, ce seront des vertus spécifiquement distinctes de la force, mais qui s’adjoignent à elle comme le secondaire au principal ; c’est ainsi que le Philosophe applique la magnificence aux grandes dépenses, et la magnanimité, qui semble identique à la confiance, aux grands honneurs. 

A l’autre acte de la force, qui est de supporter (sustinere), deux conditions sont requises.


D’abord que devant la difficulté de maux menaçants, le cœur ne soit pas brisé par la tristesse et ne déchoie de sa grandeur. C’est à cela que Cicéron rapporte la patience. Aussi définit-il la patience “le support volontaire et prolongé d’épreuves ardues et difficiles, par un motif de service ou d’honnêteté”.


L’autre condition, c’est que, en souffrant ces difficultés de façon prolongée, on ne se fatigue pas au point de renoncer, selon l’épître aux Hébreux (12, 3) : “Ne vous laissez pas fatiguer en perdant cœur.” C’est la tâche qu’il attribue à la persévérance. Elle consiste pour lui “à demeurer de façon stable et perpétuelle dans un parti adopté avec délibération”. Si ces deux conditions se restreignent à la matière propre de la force, elles en seront comme des parties intégrantes. Mais si elles se réfèrent seulement à des matières difficiles, elles seront des vertus distinctes de la force, mais qui lui sont adjointes comme des vertus secondaires à la principale.