Le signe de la Bête

Dom de Monléon

Le sens mystique de l’Apocalypse

(Les Editions Nouvelles, Paris, 1948 - p. 202-203 ; p. 206-208)

 

Apoc.11-18. « Et je vis une autre bête qui montait de la terre, et elle avait deux cornes semblables à [celles] de l’Agneau, et elle parlait comme le dragon. - 12. Et toutes les [œuvres] puissantes [qu’accomplissait] la première bête, elle [les] accomplissait en sa présence : et elle amena la terre, et ceux qui l'habitent, à adorer la première bête, dont la blessure de la mort a été guérie. - 13. Et elle accomplit de grands prodiges, au point même qu’elle faisait descendre du feu au ciel sur la terre en présence des hommes. - 14. Et elle séduisit ceux qui habitent sur la terre, par le moyen des signes qu’il lui fut donné de faire en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de faire une image de la bête, qui porte la trace [du coup] d’épée [qui l’a tuée] et qui est ressuscitée. - 15. Et il lui fut donnée d’insuffler la vie à l’image de la bête, et de faire parler l’image de la bête : et de faire que quiconque n’aura pas adoré l’image de la bête soit mis à mort. - 16. Et elle fera que tous, les petits, et les grands, et les riches, et les pauvres, et les [hommes] libres, et les esclaves, porteront le caractère [de la bête] sur leur main droite ou sur leur front. - 17. Et que personne ne pourra acheter ni vendre, à moins qu’il ne porte le caractère ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. - 18. Voici [maintenant en quoi] consiste la sagesse. Que celui qui a l’intelligence suppute le nombre de la bête. Car ce nombre est [un nombre] d’homme : et son nombre est de six cent

soixante-six. »


Commentaire

« Ce n’est pas sans raison que l’auteur sacré redit souvent ce chiffre : il veut nous faire comprendre que les jours de l’Antéchrist sont strictement comptés afin que les hommes de ce temps-là ne perdent point la tête devant des succès, stupéfiants sans doute, mais qui seront éphémères ; afin qu’un fol égarement ne les pousse pas à prendre rang parmi les adorateurs d’un dieu qui doit s’effondrer lamentablement au bout d’un temps si court !

L’Antéchrist, cependant, ivre d’orgueil, ne cessera plus de vomir des blasphèmes ; il soutiendra que Jésus n’était qu’un imposteur, un suppôt du démon, et il affirmera être lui-même le fils de Dieu envoyé par Lui dans le monde. Il insultera son tabernacle, c’est-à-dire l’Église catholique, et ceux qui habitent dans le ciel, assurant que les Apôtres, les Martyrs, et tous les Saints canonisés n’ont été que les ministres de Satan et se sont perdus à tout jamais. Il entreprendra une lutte sévère pour détruire tout ce qui résiste à son autorité ; il déclarera en particulier la guerre aux saints, c’est-à-dire aux chrétiens, et, avec la permission divine, il les vaincra, - corporellement s’entend, - les faisant périr dans de cruels supplices et obligeant toute la vie de l’Église à se cacher sous terre, comme au temps des catacombes. Avec l’aide du démon, il réussira à étendre son empire sur les hommes de toute tribu, de toute nation, de toute langue, de toute race, comme si la prophétie messianique de Daniel se réalisait en lui : Tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues le serviront. Sa puissance sera une puissance éternelle, qui ne lui sera point enlevée, et son règne ne sera point détruit (7, 14). Ainsi, il deviendra maître de l’univers entier ; et tous les serviteurs du monde seront à son entière dévotion, tous ceux qui ne vivent point de l’attente des biens éternels, et dont les noms ne sont pas inscrits dans le Livre de vie. Ceux-là, en effet, ne sont point rachetés par le Sang de l’Agneau, qui a été mis à mort dès l’origine du monde. Ces derniers mots veulent dire que, depuis la création, les hommes n’ont pu être sauvés que par la mort du Christ. C’est uniquement en prévision des mérites infinis de son Fils mourant sur la croix que Dieu, même avant l’accomplissement de la Rédemption, leur faisait miséricorde.

Ces mots sont aussi destinés à nous rappeler que, dès les origines de l’humanité, dès le temps d’Abel et de Caïn, les justes, qui constituent le Corps mystique du Christ, ont été voués à la persécution et au martyre. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Ne soyons donc pas surpris en voyant le déchaînement des fureurs de l’Antéchrist, ne nous laissons pas abattre par le succès foudroyant de ses entreprises. Ses sectateurs et lui paieront cher leur triomphe d’un instant. Si notre oreille n’est point fermée aux choses spirituelles, écoutons plutôt ce que dit l’Apôtre : Celui qui aura réduit les autres en captivité y sera réduit à son tour ; celui qui aura travaillé à mettre les autres sous le joug du péché et du démon se verra pris soudain dans l’étau de feu de la damnation éternelle ; celui qui aura fait périr par le glaive, - qu’il s’agisse de la mort naturelle ou de la mort spirituelle, - périra à son tour, mais de la seconde mort, de celle qui n’a point de fin.

Ainsi, n’en doutons pas, les injustices, les persécutions, les triomphes des méchants ne sont permis par Dieu sur cette terre que pour le bien de ses élus. C’est là, en effet, c’est devant ces épreuves et sous leur action que se manifestent en vérité, la patience et la foi des saints. Beaucoup d’hommes ici- bas se croient justes, parce qu’ils vivent honnêtement tant que tout leur est prospère ; mais vienne l’adversité, leur apparente vertu fond comme la cire au soleil, et l’on voit clairement alors qu’ils ne servaient Dieu que pour les avantages qu’ils trouvaient dans la pratique de la piété. » (p. 206-208)


« La deuxième Bête aura le pouvoir de faire parler les images de la première : entendez par là que les prédicateurs de l’Antéchrist pourront, avec l’aide du diable, provoquer en eux-mêmes ou chez les sectateurs de la Bête des inspirations et des transports analogues aux charismes qui s’emparaient des fidèles, aux premiers temps de l’Église. Enfin, dans l’obligation imposée à tous les hommes de recevoir le caractère de la Bête, ou son nom, ou le nombre de son nom, il faut voir une parodie du baptême : les partisans de l’Antéchrist devront se soumettre à quelque rite, qui sera censé imprimer sur eux, en traits indélébiles, l’appartenance à leur maître ; comme nous nous recevons au baptême le nom d’enfants de Dieu, et aussi le nombre de ce nom, lorsque nous sommes signés du chiffre sacré de la Sainte Trinité, des Trois qui n’en font qu’Un, lorsque nous sommes marqués au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Alors la situation des chrétiens deviendra extrêmement critique. Ils seront traqués, dénoncés, mis hors la loi, et cela sur toute la surface de la terre. Dans cette épreuve, néanmoins, qu’ils n’aillent point se croire abandonnés de Dieu et sombrer dans le désespoir. Plus que jamais il sera nécessaire de régler sa conduite, non sur les impressions du moment, mais sur les conseils de la sagesse. Or, en l’occurrence, voici en quoi consistera la vraie sagesse : Que celui qui a l’intelligence, - et ce dernier mot doit se prendre ici dans son sens étymologique, intus legere, lire en dedans, - que celui donc qui sait considérer le fond des choses sans s’arrêter aux apparences, suppute le nombre de la Bête. Et il verra clairement que ce nombre n’est pas un nombre de dieu, ni un nombre d’ange, mais que c’est un nombre d’homme, et que ce nombre est 666. » (p. 211-212)