LE CHRIST, ROI DES CŒURS

Dom de Monléon O.S.B.

 

« Le cœur de l’homme est pervers, dit l’Écriture, et il est insondable. Qui connaîtra ce qui se passe en lui ? » (Jér. 17, 9). S’il est nécessaire à l’intelligence humaine (…) d’avoir un guide pour la conduire à la Vérité, il est bien plus nécessaire encore au cœur humain d’être gouverné par une main sûre, s’il veut atteindre Dieu.

 

Car l’intelligence est, par essence, une puissance raisonnable : mais le cœur obéit sans cesse « à des raisons que la raison ne connaît pas ». Le cœur de l’homme est un mystère. C’est un abîme qui recèle en ses profondeurs tout un monde de sentiments, d’affections, de désirs, d’antipathies, d’appréhensions ; monde impénétrable à l’œil le plus exercé, comme celui qui dort ou s’agite au fond de l’Océan. Beaucoup croient se connaître eux-mêmes, beaucoup se flattent d’avoir analysé et discipliné leur propre intérieur, auxquels un geste brusquement échappé, une impression inattendue de rancune ou de jalousie, viennent révéler soudain, s’ils sont sincères, la présence sournoise de sentiments ignorés, mais vivaces et capables de bouleverser en un instant tout l’ordre de leur âme.

 

Certes, si jamais disciple aima son Maître et lui fut dévoué, ce fut celui que Notre Seigneur choisit comme chef du collège apostolique. Pour Jésus de Nazareth, Pierre avait tout sacrifié. Pour lui, il avait quitté son bateau et ses filets, ses parents et sa maison ; il avait bravé les railleries des Juifs ses compatriotes, il avait accepté le hasard d’une existence vagabonde, où l’on vivait au jour le jour, sans gîte assuré, sans autre règle que le bon plaisir du Maître. Ce Maître, il le suivait depuis trois ans ; il avait apprécié sa sagesse, sa bonté, le charme exquis de son commerce quotidien. L’affection qu’il lui portait avait crû de jour en jour : Pierre sentait maintenant que toutes les fibres de son être adhéraient à lui, et il aurait préféré mourir plutôt que d’avoir à le quitter. Cet attachement dominait sa vie et régnait sur son cœur. Aussi, le soir du Jeudi Saint, voyant Jésus rempli d’angoisse et sentant que quelque grand malheur menaçait cette tête bien-aimée, il pouvait en toute loyauté et sans l’ombre d’une flagornerie lui affirmer avec conviction : « Seigneur, avec vous je suis prêt à aller en prison et à la mort » (Lc 22, 33).

 

« Pierre, lui répondait Jésus, - et pour donner plus d’autorité à sa parole, il employait la formule solennelle : Amen dico tibi, je te le dis en vérité - Pierre, cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois » (Lc 22, 34 ; Mt 26, 34). Mais Pierre était sûr de son cœur, sûr de ses sentiments : « Quand bien même tous les autres seraient scandalisés à cause de vous, déclarait-il, moi je ne le serais pas ! » (Mt 26, 33) - Après tout, était-ce là chose extraordinaire ? L’Histoire ne montre-t-elle pas des exemples nombreux d’amis mourant pour leurs amis, de soldats pour leurs chefs, de serviteurs pour leurs maîtres ?

 

Or quel homme avait jamais eu pour un autre homme l’affection de Pierre pour Jésus ? Ce que l’Apôtre soutenait là n’avait donc rien d’invraisemblable. Et il s’obstinait, ne voulant rien entendre :

« Quand bien même il me faudrait mourir en même temps que vous, je ne vous renierais point » (Mt 26, 35). Non : sur tout le reste il acceptait aveuglément la parole du Maître. Mais sur ce point vraiment, il était trop sûr de ce qu’il éprouvait pour se résoudre à nier l’évidence et il sentait dans tout son être une ardeur extraordinaire. Rien ne pourrait l’empêcher de défendre Jésus jusqu’à la dernière extrémité : il était prêt à tout, prêt à mourir, prêt à affronter la rage des Juifs, prêt à braver s’il le fallait toutes les lances de la garnison romaine...

Et ce ne furent ni les Juifs ni les soldats qui lui firent perdre pied. Ce fut une petite question indiscrète, un simple bavardage de femme dans lequel il y avait bien plus de curiosité que de mauvaises intentions. « N’étiez-vous pas vous aussi, lui demanda la portière, le disciple de cet homme ? » (Jn 18, 17).

 

Que se passa-t-il alors dans l’âme de Simon-Pierre, dans ce cœur passionnément donné à Jésus ?... Ce fut rapide comme un éclair. Du fond de l’abîme, de ces replis obscurs de l’âme qui échappent à la conscience, monta soudain, comme un serpent, un sentiment de pusillanimité, d’appréhension, de fausse honte. Le disciple n’eut pas le temps de se ressaisir ; déjà ce sentiment était sur ses lèvres, et le premier reniement était prononcé. Ce fut sans doute un non bien timide, à peine articulé. Mais voyez quelle force il possédait, ce serpent brusquement apparu, et si ténu pourtant que jamais Pierre n’avait soupçonné sa présence. Servi par les circonstances, aiguillonné par de nouvelles questions et par les quolibets des domestiques, il avait mis en fuite toutes les belles résolutions, tout le courage, toute la droiture, tout le dévouement de l’Apôtre. Il régnait maintenant en maître et se manifestait hautement, publiquement. « Cœpit anathematizare et jurare »... Voici que Pierre s’indignait d’être pris pour un disciple de Jésus. Il jetait l’anathème sur ceux qui osaient proférer contre lui de telles accusations, il les maudissait ouvertement et, prenant le ciel à témoin, il jurait ne pas connaître cet homme dont on lui parlait : « Quia nescio hominem istum quem dicitis » (Mc 14, 71).

 

Qui disait cela ?... Simon, fils de Jean, Simon, que Jésus avait choisi pour être la pierre angulaire de son Église, Simon dont la foi devait servir de soutien à celle de tous les autres.

« Et le Seigneur alors, continue l’Évangile, regarda Pierre » (Lc 22, 61). Aucune langue humaine ne saurait dire l’expression de ce regard, et tout ce qu’il y avait d’immense détresse, de reproche muet, d’affection désemparée dans les yeux du Sauveur : « Et Pierre se ressouvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Et Pierre, étant sorti, se mit à pleurer amèrement » (Mt 26, 75).

 

Deux enseignements bien nets se dégagent de ce récit :

  • Le premier est l’impuissance de l’homme à connaître tout ce qu’il porte dans son cœur. En dépit des habitudes les plus fortes et des résolutions les plus énergiques, sa volonté peut brusquement défaillir, lui échapper et le livrer aux pires désordres. On ne saurait trouver un homme plus loyal que l’Apôtre Pierre : s’il a pu se méconnaître soi-même et perdre pied comme on l’a vu, qui donc oserait se croire à l’abri de pareils égarements ?

  • Le deuxième est que Jésus connaît ce qui se passe en nous beaucoup mieux que nous ne le connaissons nous- mêmes. Si nous ne pouvons deviner que les grandes lignes de notre âme, son regard à lui en pénètre tous les détours et tous les replis. Aucun sentiment, si fugace qu’il soit, aucune pensée, aucun désir, aucune affection ne peut lui échapper : Ipse enim novit abscondita cordis (Ps. 43, 22).

 

Que conclure de cette double constatation, sinon que, pour conduire son cœur à Dieu, l’homme doit supplier celui qui en connaît tous les ressorts et toutes les failles de vouloir bien en prendre le gouvernement ?

 

L’Église nous apprend à le demander lorsqu’elle nous fait dire, par exemple, dans une oraison du Carême : « Nous vous offrons, Seigneur, ces oblations, afin que, dans votre miséricorde, vous nous pardonniez nos péchés et que vous gouverniez, vous, nos cœurs chancelants, ut nutantia corda tu dirigas » (Secrète du Mercredi des Quatre-Temps).

Et un autre jour, allant plus loin, elle supplie Son Seigneur de contraindre à aller vers lui nos « volontés rebelles », ad te nostras etiam rebelles compelle propitius voluntates (Secrète du Samedi de la sixième Semaine de Carême).

 

Notre-Seigneur peut, en effet, par sa grâce, affermir ces cœurs toujours incertains, toujours changeants, et les maintenir comme de force dans le bon chemin ; il peut les stabiliser dans leurs bonnes résolutions, les prémunir contre les assauts du monde et du démon ; il sait apaiser les tempêtes qui les mettent en déroute, et leur rendre le calme dont ils ont besoin pour poursuivre leur marche vers Dieu.

 

Dom de Monléon,

Le Christ-Roi, chapitre 7