Ils ont mené notre combat...

 

 

 

 

 

 

Clément Myionnet - 1812-1886 - le confrère d'Angers,

premier des Frères de Saint-Vincent de Paul

 

 

 

 

Sixième enfant d'une vieille famille d'Angers (le père, magistrat, a démissionné à l'avènement de Louis-Philippe), Clément passe pour un trappiste par le soin qu'il apporte à ses prières ou parce qu'il ne parle pas beaucoup. Il sait peu s'exprimer, selon sa vie écrite pour se faire connaître à son confesseur. Elève jusqu'à dix ans dans de petites pensions sans enseignement religieux.

 

Mais sa sœur Victoire, de quatorze ans son aînée, est l'ange tutélaire des siens, elle qui, à l'époque de sa première communion, vers dix ou onze ans, a ramené leur père à ses devoirs religieux, délaissés sous la Révolution.

 

Petit séminaire de Beaupréau, bien dirigé. Collège de Baugé où l'un de ses frères se destine au sacerdoce, et le prépare à la première communion pour la Fête-Dieu de 1824. Communion trois années de suite, à la même époque, sans qu'il puisse dire à laquelle de ces communions, il doit rattacher la pensée de se donner à Dieu.

 

La crainte de ne pouvoir se sauver dans le monde revient de façon récurrente, celle ensuite de se rendre utile. La première pensée toujours en éveil, la seconde variable jusqu'à la rencontre avec Le Prevost. Congréganiste de la Sainte Vierge jusqu'en seconde, le maître d'études est excellent, le mauvais esprit de ses camarades exerce sa patience.

 

Retour en famille, retrouvailles avec Victoire, avec son frère que sa santé a forcé d'interrompre ses études. Il établit pour Clément un règlement de religieux assorti de fortes résolutions.

 

Le père, désirant l'un de ses enfants dans l'état ecclésiastique, pressent Clément que le sacerdoce n'attire pas. Il n'a pas de dispositions pour apprendre et serait plus volontiers soldat, mais pas au service de la révolution de Juillet. Au fond, être soldat chrétien. La pensée de la vie religieuse revient, trop faible pour arrêter une décision.

 

Les trappistes de Bellefontaine où il suit une retraite font, par leur vie de prière, de travail et de silence, une impression profonde sur le jeune homme, qui développe en lui la pensée de s'éloigner du monde sans aller cependant jusqu'à le lui faire quitter.

 

Aussi se décide-t-il à prier pour être éclairé. Il récite durant plus de six mois la prière, dans la Journée du chrétien, sur le choix d'un état de vie, avec une persévérance dont il dira qu'elle lui a permis de discerner sa vocation.

 

Dans l'attente, il est commis chez ses frères qui tiennent un magasin de fer à Angers. L'un, marié, vit en chrétien : grand'messe, vêpres, salut le dimanche, jeûne et abstinence aux jours ordonnés, et lui facilite le suivi de ses résolutions. Quelques amis, anciens de Beaupréau. Il a 19 ans.

 

Les deux années qui suivent, il s'intègre au cercle dont font partie son père et ses frères. Ses parents, sachant le danger des soirées et des spectacles, se sont entourés de quelques familles bien-pensantes. Le dimanche s'achève chez l'une ou l'autre, on y joue, on y chante, on y danse très simplement, et la soirée prend fin tôt. Si quelque chose a déplu, notamment à sa mère, celle-ci y met bon ordre comme font à cette époque la plupart des familles.

 

Ces réunions cessent à la mort des parents, à peu de distance l'un de l'autre. De 1836 à 1839, un certain relâchement, communion aux seules grandes fêtes, abandon du scapulaire, plus de sensibilité au respect humain... Une maladie grave, un grand isolement du fait du départ ou du mariage des sœurs, des frères, des amis de collège, courage cependant de rompre avec ceux qui sont infidèles à leurs principes de chrétiens.

 

Solitude, ennui, d'où il est tiré par une grâce qu'il attribue à la force qu'il a montrée en s'éloignant des mauvais compagnons, et Dieu, le préparant de loin à sa vocation, lui donne d'entendre à la cathédrale un prédicateur évoquant les jeunes Parisiens de la conférence St-Vincent de Paul. Ses paroles renouvellent en lui l'esprit de charité.

 

 

§

 

 

Il visite deux familles que lui indique sa belle-sœur, dame de charité, deux octogénaires et une veuve et ses enfants en bas âge. "... Les deux vieillards en étaient à prendre leur petit café lorsque j'arrivai. Après avoir causé avec eux de leur petit-fils de dix-huit ans, leur unique soutien, je laissai sur le bout de la table, sans être vu, une pièce de 5 francs. Je suis bien sûr que, lorsqu'ils l'eurent trouvée, ils auront été moins heureux que celui qui l'avait laissée..."

 

Sur le modèle parisien, reçu de Le Prevost, connu d'un médecin, ami de Myionnet, J.-B. Renier, quelque vingt jeunes gens de bon milieu créent une conférence dont il est trésorier. Le placement des billets d'une loterie, son tirage public, les quêtes, les placent si bien en évidence qu'ils ne peuvent pas ne pas paraître chrétiens quand l'occasion s'en présente.

 

Puis réunion des confrères dans une petite maison sur les bords de la Maine, l'évêque d'Angers, Mgr Angebault, y vient dire la messe et déjeuner ... Tout ce bien lui fait oublier la pensée de se donner tout à fait à Dieu. Convenant avec ses frères d'un temps plus limité au magasin, et d'un salaire réduit d'autant, il se consacre aux œuvres de charité. L'amour des pauvres se complète alors chez lui du désir de voir Dieu plus glorifié.

 

Or, les honneurs rendus au Saint-Sacrement diminuant sensiblement chaque année, il décide pour la Fête-Dieu, avec sa belle-sœur et son voisin, d'orner somptueusement chacun des deux balcons, de part et d'autre de la rue, et de façon si réussie, que Mgr Angebault fait complimenter Myionnet. "Je fus tellement flatté de cette démarche de sa part, qu'à partir de ce jour, je me crus un homme de goût. Je ne revins de mon erreur que lorsque, à Paris, je me trouvai avec MM. Le Prevost et Maignen."

 

Un jour, du balcon, alors que des frères des Écoles chrétiennes conduisent leurs élèves à quelque remise des prix, il est frappé de leur air modeste, de la bonne tenue des enfants. Pour la première fois, ces hommes lui apparaissent plus utiles que lui, ils donnent des enfants à l'Eglise, ils concourent à leur salut, ils les retrouveront au ciel, lui travaille tout le jour pour de l'argent qu'il laissera... Ainsi doivent songer aux conséquences d'un état, les jeunes gens bien nés, qu'ils prient, qu'ils consultent, qu'ils s'attachent à discerner leurs aptitudes, qu'ils ne soient pas distraits !

 

 

§

 

 

Suivons le récit de Myionnet, écrit Ad majorem Dei gloriam par un homme sûr de ses lacunes et de ses inaptitudes qui manifesteront que Dieu seul a créé l'œuvre. Ses seules qualités, celles d'un bon garçon aimant à jouer, mais des plus utiles quand on est appelé à diriger un patronage.

 

Lors d'une réunion, à Angers, un prêtre propose de fonder une Maison de Famille pour jeunes ouvriers. Myionnet, trésorier, estime le capital de départ à 3000 francs, que le prêtre lui emprunte à intérêt, prêt jamais remboursé. "J'aurais dû m'en méfier parce qu'il avait déjà la réputation d'une charité sans bornes. J'avoue que je n'ai pas fait ce sacrifice de bon cœur mais enfin je l'ai fait...", et largement compensé puisque cette œuvre est la cause rapprochée de sa vocation.

 

Des désordres survenant dans la conduite de l'établissement, il faudrait y être à demeure : aussi recueille-t-il l'avis de Mgr Angebault. Dans sa réponse, Myionnet pressent un appel de Dieu, et pour se procurer un dernier plaisir, va au cirque, vain dérivatif qu'il regrettera longtemps.

 

L'entretien avec l'évêque, reconstitué par Myionnet, prend la tournure suivante :

 

- Quel est le but que vous vous proposez ?

- Monseigneur, les tristes résultats de notre essai de la Maison de Famille ... m'ont donné la certitude que nous, membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, ne pouvions rien faire de sérieux, quand il s'agissait d'une œuvre qui demandait beaucoup de temps, de soins, et surtout une surveillance continuelle. Cette triste épreuve, dis-je, a fait surgir en moi le désir de voir naître une Congrégation qui fût, parmi les hommes, ce que sont les Sœurs de Charité parmi les femmes. Ne trouvant pas de Communautés qui voulussent se charger de prendre la direction de notre Maison de Famille, j'ai eu la pensée de me donner tout entier à des œuvres de ce genre, si je trouvais quelqu'un qui voulût se joindre à moi.

- Pour accomplir de semblables œuvres, avez-vous eu la pensée d'embrasser la vie religieuse dans toute sa rigueur ?

- Oui. Monseigneur, je ne crois pas qu'on puisse faire rien de solide sans cela.

- Mais la pensée d'embrasser la vie religieuse date-t-elle du moment où vous avez eu celle de vous donner à ces œuvres de charité ?

- Monseigneur, la pensée d'entrer en communauté date de ma jeunesse ; à l'époque de ma première communion, ou à peu près ... Cette pente m'a toujours poursuivi, à des intervalles assez éloignés, l'année qui a précédé ma sortie du collège, par exemple ; pendant une retraite, il y a trois ou quatre ans ; enfin, l'année dernière, me sentant plus pressé de me donner à Dieu, j'en ai fait une pour étudier plus à fond ma vocation chez les Trappistes...  Tout en reconnaissant l'utilité de ces maisons de pénitence, il me semblait que la société actuelle avait besoin de congrégations militantes, qui se jetassent dans la mêlée pour combattre corps à corps l'impiété, l'ignorance et l'indifférence ; c'est dans cette pensée que j'ai terminé ma retraite. Je revins dans ma famille, toujours déterminé... mais toujours dans le vague, quant au choix.

- Savez-vous ce que c'est que la vie religieuse, les sacrifices qu'elle demande, l'obéissance ?

- Monseigneur, pendant la retraite que j'ai faite à la Trappe, je m'en suis fait une idée ; quant à l'obéissance, c'est ce qu'il y a de plus pénible, c'est précisément ce qui me plaît le plus...

 

L'entretien est remis à huitaine. "Mon cher enfant, me dit Monseigneur, en me faisant asseoir.... j'ai prié pour vous, j'ai vu Mgr Régnier, le Père Chaignon... Nous sommes du même avis, c'est une pensée de Dieu, il ne faut pas l'abandonner..." Il lui demande de s'adresser à lui pour ses confessions afin de faciliter sa direction spirituelle, puis si des jeunes gens veulent se joindre à lui dans les privations et sous des règles sévères - car il n'entend pas la vie religieuse autrement.

 

Myionnet est embarrassé, il s'estime incapable de créer une œuvre, il n'a pas les qualités pour un rôle de premier plan. Peut-être aider quelqu'un, mais conduire soi-même, impossible. Mgr Angebault a cette réponse remarquable : "Les œuvres de Dieu ne sont pas celles des hommes... Un architecte fait ses plans à l'avance ; il se rend compte de tout avant de rien commencer ; la prudence le demande. Mais dans les œuvres de Dieu, il n'en est pas de même. Il est l'architecte, nous ne sommes que ses instruments..."

 

Ces paroles allaient si bien à mon âme, elles étaient si à propos, qu'elles furent pour moi … une révélation. Cette hésitation dans laquelle j'étais depuis bien des années, au sujet du choix de l'état religieux que je devais embrasser, cessa. Ma confiance en Dieu devint si grande, que je ne doutais plus de l'existence future de notre Communauté !

 

Mgr Angebault exige le lever à 4 heures et ½, la messe quotidienne à 5 heures, la communion fréquente, la mortification, la récitation du petit Office de la Sainte Vierge. II demande de temps à autre au postulant s'il a des associés... A défaut de les trouver à Angers, Myionnet demande à se rendre à Paris où il a la conviction qu'il rencontrera l'homme aux qualités requises... Un tiers l'a d'ailleurs informé en juin 1844 que Le Prevost médite ce projet, et de son côté, Mgr Angebault comprend que rien ne permet d'augurer de sa réalisation à Angers. [1]

 

Myionnet arrive à Paris par le train le 24 août 1844, il dépose son bagage, se rend à Notre-Dame des Victoires, apprend de son correspondant que Le Prevost médite la création d'un institut voué à l'amélioration de la classe ouvrière, puis s'installe à 1'hôtel, rue du Bac.

 

Porte close chez Le Prevost, rue du Cherche-Midi, absent pour 15 jours ou davantage. Attente dans une petite chambre mansardée, où l'on voit le ciel et les toits, prière, méditation, lectures conseillées par Mgr Angebault, messe le matin, visite au Saint-Sacrement dans l'église des Missions, promenade vespérale aux Invalides.

 

Les personnes à qui il est recommandé n'ont qu'une connaissance vague de Le Prevost et lui conseillent de rentrer à Angers, mais il se convainc d'attendre, d'aller voir de temps à autre s'il est de retour, malgré le démon le poussant au départ. M. Le Prevost ne devait revenir que le 15 septembre ; il fallait encore attendre 7 ou 8 jours, c'était bien long.

 

Il consulte, n'est pas encouragé et doute : "Tu ne sais pas t'exprimer ; tu n'es point propre à la mission dont tu te crois chargé ; tu ferais bien mieux d'entrer dans une communauté déjà formée que de vouloir en faire une nouvelle.Tu ferais mieux de partir."

 

Non sans frapper une cinquième fois à la porte de Le Prevost, le 10 septembre. "Nous l'attendons aujourd'hui même, me fut-il répondu, demain, vous pourrez le voir." Myionnet rend grâce, note l'action de la Providence qui conduit toutes choses à ses fins et se félicite d'avoir écouté Mgr Angebault.

 

Le lendemain, chez les Lazaristes, Myionnet devine à la messe de sept heures Le Prevost à son apparence, maigre, élancé sinon grand, une canne au côté, qui va rester à la messe suivante pour son action de grâce. Il l'aborde lorsqu'il part, et tous deux s'en vont vers la rue du Cherche-Midi [2] dans une grande unité d'âme. [3]

 

Myionnet note la prudence des questions de Le Prevost, son abandon à la volonté divine, sa foi dans la prière ; ses questions, ou peu s'en faut, sont celles de Mgr Angebault :

 

1. D'où vous est venue cette pensée ?

2. Pourquoi vous adressez-vous à moi plutôt qu'à un autre ?

3. Comment envisagez-vous cette Congrégation dans ses rapports avec les Confrères de Saint-Vincent-de-Paul ?

4. Si j'avais pensé aux trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, aux sacrifices qu'ils demandaient, à la manière dont nous envisagions cette Congrégation ...

 

A la première question, Myionnet cite la Maison de famille d'Angers ; à la seconde, l'information reçue de son correspondant ; à la troisième, qu'il faut rester dans les conférences et faire ce que les occupations des confrères ne leur permettent pas d'accomplir ; à la quatrième, qu'il pense depuis longtemps à une vie plus parfaite tout à la gloire de Dieu.

 

Dans ces réponses, Mgr Angebault voit la volonté de Dieu et autorise Myionnet à retourner à Paris. Des neuf jeunes gens sollicités ou pressentis par Le Prevost dans le cadre de la réunion intime, soit la réunion de temps à autre, rue du Cherche-Midi, depuis la mi-1844, remarquables par leur piété et leur zèle aux œuvres de miséricorde, aucun n'est là.

 

Non que ces jeunes gens aient démérité, tels le docteur Ferrand de Missol, plus tard dans les Ordres, ou Pierre Olivaint, le futur jésuite, appelé à confesser la foi dans le sang en 1871, mais "Les choses de Dieu se font par elles-mêmes ; et la vraie sagesse consiste à suivre la Providence pas à pas... Qui s'empresse recule aux choses de Dieu." (St-Vincent de Paul)

 

Pierre Bonaventure

 

A suivre...

 

[1]. "L'un sème, et l'autre moissonne."  Jn 4, 37

[2]. Le Prevost y demeure au n° 98.

[3]. Lettre du 15 octobre suivant de Le Prevost à Myionnet.