Ils ont mené notre combat...

 

 

 

 

 

Jean-Léon Le Prevost, Maurice Maignen, Clément Myionnet,

premiers Frères de Saint-Vincent de Paul  (suite)

 

 

 

 

 

Deux hommes sont nécessairement associés à Le Prevost, Maurice Maignen et le confrère d'Angers, Clément Myionnet (1812-1886).

 

 

Maurice Maignen (1822-1890)

 

 

Il est issu d'une famille d'artistes, portraitistes et graveurs, assez catholique pour que Maurice soit baptisé dans les deux jours - la mère a dominé la prévention du père -, honnête, laborieuse, vivant des commandes des gens cultivés et riches.

 

L'imposante procession que conduit l'évêque de Paris, Mgr de Quelen, le 25 avril 1830, à la tête de trois mille personnes consacrées, dont la novice Catherine Labouré, des confréries de la ville, des corps constitués, et d'un grand concours populaire pour la translation de la châsse de St-Vincent de Paul, de Notre-Dame au 95 rue de Sèvres, quartier de sa famille, marque l'enfant ; sans doute aussi la présence de spectateurs sourdement hostiles. A une visite au Louvre, sa mère a préféré l'évènement religieux. Bien préparé, Maignen fera sa première communion à 12 ans.

 

Au chapitre des voies par lesquelles Dieu nous mène, une affection à la main droite empêche son père d'exercer son art. L'adolescent, retiré du collège, est ainsi préservé de son esprit irréligieux, et commence une vie difficile chez les marchands pour placer les œuvres de son père et les siennes.

 

Vie un peu désordonnée, admission difficile à l'école des Beaux-Arts, voie qui lui sera fermée, employé aux écritures aux Chemins de fer, dessinateur au ministère de la Guerre … Il va écouter les orateurs, le père de Ravignan, ou tel autre qui a donné la raison de la création du monde, due à l'amour de Dieu, élément de doctrine que le jeune homme méditera. Son travail, celui de de son frère ramènent un peu d'aisance au foyer, il en est le chef à 21 ans, à la mort de leur père.

 

Entre deux pôles, la tentation utopiste de l'époque et l'Église, la Providence lui ouvre la voie : Un soir, dans une réunion d’étudiants du Quartier latin, alors fort ému des troubles du Collège de France et de ses attaques violentes contre l’Institut des Jésuites, on prononça devant moi pour la première fois le nom de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, dont on louait fort les jeunes membres qui allaient, dit-on, au domicile des pauvres leur porter eux-mêmes des secours. En entendant parler de ces jeunes gens et de leurs bonnes œuvres, je me sentis aussitôt frappé au cœur, j’éprouvai un mouvement d’indicible joie et une voix me dit intérieurement : "Voilà ce que tu cherchais. Ainsi ce fut au milieu d’une chambre d’étudiants que la voix du Seigneur parla à mon âme. Ce fut le point de départ d’une nouvelle vie, ou plutôt d’une véritable existence, car, jusqu’alors, je n’avais pas vécu. Cette impression, au lieu de s’effacer aussi rapidement qu’elle avait été vive et instantanée, ainsi qu’il était d’ordinaire chez moi, fut si profonde qu’elle m’inspira quelque temps après une démarche qui décida de ma vie entière. [1]

 

Sous l'influence de Le Prevost en effet, une simple conférence de charité est devenue en mai 1833 la société de Saint-Vincent-de-Paul : il veut en connaître le siège qu'il pense trouver aisément rue de Sèvres, chez les lazaristes.

 

Par plusieurs indications erronées, il est orienté au 98, rue du Cherche-Midi, vers Le Prevost, qui passe pour en être le président. Il devina l'état de mon âme et sa vague aspiration vers une meilleure existence. II reconnut un appel du bon Maître dans la disposition qui m'amenait à lui, l'un de ces faits de Providence que les âmes attentives aux conduites de Dieu devinent et ne repoussent jamais. M'expliqua-t-il ... ce qu'était la Société de Saint-Vincent-de-Paul ? Cela est probable, mais je ne le compris guère, car il ne m'en reste aucun souvenir.

 

L'accueil de Le Prevost, qui note son adresse et l'invite à revenir, l'a charmé. Il promet et laisse passer un mois... Un soir, le portier lui remet une carte : Ma mère me gronda de mon impolitesse, et d'avoir obligé ce Monsieur, par ma négligence, à se déranger ainsi pour moi. J'éprouvais, en recevant cette carte, bien moins de remords que de satisfaction d'amour-propre, d'avoir été l'objet de cette attention, de la part d'un homme qui m'était si supérieur. Je courus le lendemain rue du Cherche-Midi. L'accueil de M. Le Prevost fut non moins bienveillant.

 

Maignen cependant est bien loin d'un début même de vie spirituelle. Œuvrer au renouveau du catholicisme, progresser par l'action, non par la prière, l'ascétisme, l'union à Dieu, dans la crainte que tant d'efforts ne soient vains s'ils demeurent, dit-il, ensevelis dans les vieilles solitudes de la religion, c'est ce qu'il recherche, tout livré qu'il est aux illusions de l'activisme...

 

De tout cela, Maignen se défera auprès de Le Prevost qui définit la ligne de conduite : Quoi de mieux, au début d'un sacrifice, du don de soi à Dieu et à ses frères, que de se recueillir ... dans la méditation ? De parler cœur à cœur avec Dieu, de s'entretenir avec Lui, d'écouter ses conseils et de s'abandonner à sa volonté ? C'est du pied du crucifix, après plusieurs années d'oraison, imprégné pour ainsi dire des caresses de Dieu, illuminé des rayons de sa grâce et rempli de sa parole, qu'il faut s'élancer dans l'arène pour remporter la victoire. Autrement, les plus beaux sentiments sont éphémères, les plus belles résolutions fragiles. Le monde nous remplit encore et nous ne sommes pas assez forts pour lui donner Dieu …

 

Le Prevost le mène chez son confesseur, l'abbé Beaussier, prêtre distingué hébergeant sa tante, carmélite, qui suit la règle dans le monde auprès de son neveu, père spirituel de l'Institut à venir dont il va guider les commencements.

 

Le jeune homme est choqué de n'être pas adressé à quelque prêtre de plus brillante apparence. Et la soutane l'a glacé d'effroi, lui qui a vu un prêtre pour la dernière fois lors de sa communion. Le Prevost sourit et prie pour le converti le temps de sa confession que le prêtre a souhaité qu'elle fût générale sans cependant donner de suite l'absolution. Celle-ci est acquise les jours suivants, quand Maignen revient comme il lui a été demandé.

 

Puis l'abbé souhaite que le jeune homme fasse sa communion pascale dans sa paroisse. Le Prevost est là, il communie à ses côtés, et sans doute l'offre-t-il en ce jour de 1846 pour l'institut dont il aimerait la fondation.

 

 

§

 

 

Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous[2]

 

Des œuvres de Le Prevost , voyons-en deux par le détail.

 

La Sainte Famille

 

Nous suivons là un petit cahier de 1845, des notes journalières de Maurice Maignen qui sont aussi celles de sa formation à la charité auprès de son aîné - Maignen n'a que 23 ans-, lors des visites des pauvres que J.-L. Le Prevost a toujours affectionnés. Celui-ci n'étant pas un réformateur social, mais un catholique avisé, fonde toute démarche pour une œuvre ou une âme sur la prière tout d'abord, sur l'action de grâce, à l'église la plus proche, après le succès.

 

Les œuvres qu'il a créées ou suscite selon la volonté divine, il en a l'inspiration à la messe, souvent chez les Lazaristes, au pied des reliques de St-Vincent de Paul, dans l'action de grâces de sa communion quotidienne. Uni à Celui qui aime les pauvres, il veut que leur évangélisation soit la marque des œuvres. De fait, une bibliothèque jouxte toujours l'œuvre de miséricorde corporelle.

 

Le nom de la Sainte-Famille contient, dit Maignen, les titres glorieux du pauvre et de l'ouvrier dans le souvenir de St-Joseph, l'artisan, dont l'humble foyer ne laissait pas paraître au profane qu'au Ciel, il commande plutôt qu’il ne supplie[3]. II y a dans ce nom la réhabilitation du pauvre et la pensée du fondateur pour qui le secours matériel complète simplement l'aide spirituelle.

 

Maurice Maignen relate ainsi la première réunion publique de la Sainte Famille : Si personne n'allait se présenter à cette inauguration si annoncée, si attendue ! Que de déboires en perspective, et combien l'autorité morale de M. Le Prevost pouvait perdre de son prestige sur la paroisse et dans la Conférence, après un échec aussi public ! Nous étions, les amis de M. Le Prevost et moi, toute la matinée du grand jour, dans les plus pénibles appréhensions. Le bon Dieu permit qu'elles n'eussent rien de fondé.

 

Les pauvres gens se présentèrent en grand nombre, empressés, surpris, honorés ... et revêtus de leurs plus beaux habits. Nous assistâmes au bizarre défilé des modes qui s'étaient succédé depuis plus de quarante ans. La séance fut magnifique. Les chants, simples et bien choisis, chantés par tous, furent enlevés. Tous ces pauvres gens entendirent la messe avec le recueillement le plus profond. La première instruction du Père Millériot le révéla tout entier et lui valut dès le premier jour son beau surnom de Père de la Sainte Famille.

 

Quant à M. Le Prevost, il fut tout ce que l'on pouvait espérer de lui. Le charme qu'il exerçait sur les hommes du monde à sa Conférence fut au même degré sur cette humble assemblée des pauvres. Tout ce que son âme ressentait pour eux de tendresse et de respect tout ensemble, débordait de ses lèvres avec cet accent irrésistible, cette perfection dans l'expression, cette élévation et cette douceur pénétrante qui nous ravissaient tous, et qui tombaient sur ces cœurs brisés, comme une rosée rafraîchissante !

 

Il fut écouté d'abord avec étonnement. Les pauvres n'avaient jamais entendu pareil langage, puis l'attendrissement gagna tous les yeux. Et cependant, quand ils sortirent et défilèrent devant moi, à mon poste auprès de la porte, quelle joie dans leurs regards, et avec quelle émotion la plupart exprimaient leur reconnaissance ! Tout le monde s'en allait comme d'une fête trop tôt finie, laissant dans l'âme d'ineffables souvenirs !'[4]

 

Ces réunions des dimanches après-midi commencées par la messe (ouvriers et gens de service travaillent le matin), se poursuivent par des chants, la causerie du père Milleriot, jeune jésuite, et s'achèvent par une tombola qui est un cadeau pour ces pauvres, couvertures, paletots, chaussures, ou autre... Le motif de la loterie, au vrai, est de créer une innocente gaieté à la fin de cette réunion de famille. Le père Milleriot s'est révélé un grand prédicateur populaire, goûté des pauvres qu'il visite entre deux réunions, et dont il régularise les situations durant 36 ans.

 

En saison, une visite ou un pèlerinage alentour sont entrepris, par exemple en 1845, à N.-D. des Victoires, où ils sont reçus par le curé, M. Desgenettes. La messe, chantée avec un grand concours de chorale, donne lieu à quelque 60 communions d'hommes et à un grand nombre de communions de femmes. L'Institut réconcilie les ouvriers et les pauvres avec l’Église et ses ministres, sans transaction aux dépens de la doctrine, bien au contraire.

 

La Sainte Famille, ce sont aussi les retraites et les visites des pauvres. Retraites annuelles des apprentis prêchées par l'abbé de Ségur, retraite des patronages, retraite des pauvres suivies par des centaines de personnes.

 

Et les visites. Deux vieilles femmes du quartier Saint-Sulpice, la mère et la fille, déclassées, misérables, recluses dans un logement sale, humide, obscur, en bref infect, que personne n'a plus le courage de visiter. Le Prevost accompagné de Maignen, reçus au mieux avec indifférence, persévère à leur porter des secours, et à leur dire quelques paroles de bonté.

 

Les visiteurs s'en retournent sans résultats apparents mais Le Prevost ne désespère pas. Quand les deux femmes intègrent l'asile de vieillards, c'est-à-dire la Maison de Nazareth, où leur est donnée une chambre claire et aérée, les apprentis ayant assuré leur déménagement, on les verra, à la prière du soir, animées des sentiments les plus chrétiens, et mourir dans les mêmes dispositions.

 

Ainsi se manifeste l'art de Le Prevost de manier avec délicatesse ces coeurs brisés, selon son expression devenue une prescription des constitutions des Frères de Saint Vincent de Paul, cet art de guérir les maux et les peines des pauvres sans y mettre rien d'humiliant, clé de ce qu'il est convenu d'appeler la question sociale qu'on ne résoud pas par des concepts à majuscules (Révolution, Justice, Démocratie...), comme le dit Ozanam.

 

Les Fourneaux économiques

 

L'œuvre emménage en 1847à Grenelle dans une maison spacieuse, retirée, assez proche de la rue du Regard, cédée par une femme pieuse qui s'est consacrée aux bonnes œuvres. On ne compte pas deux hommes à la messe dans ce quartier neuf.

 

Si Vaugirard, limitrophe, a un fond de population chrétienne, Grenelle née de la spéculation reçoit une population misérable de quelque huit mille âmes. Construites en 1830, les villas n'ont pas trouvé acquéreur mais usines et ateliers s'implantent dans la plaine, le long de la Seine, comme toutes sortes de masures et de constructions hâtives.

 

Une fois passée la ferveur des débuts de la République, la crise survient en juin. Le roi n'a pas fait tirer sur la foule, le nouveau gouvernement n'a pas ce scrupule. Les victimes se compteront par milliers. Plus de 250 000 chômeurs sont recensés à Paris.

 

Le Prevost, dans l'esprit même des œuvres vincentiennes de la Marmite, projette de distribuer des plats cuisinés sur le modèle du Fourneau Philanthropique (d'inspiration chrétienne toutefois), qu'il améliore dans la cuisine de Grenelle.

 

Ce Fourneau distribue du riz et des haricots ; le Fourneau de St-Vincent donne de plus des légumes variés, des lentilles, de la purée de pois, des pommes de terre, à quoi s'ajoutent viande, bouillon, pain à des prix minimes. C'est l'accord de la grâce et de la planification, fonds venus de la Conférence St-Vincent de Paul et de saintes âmes, mobilisation des dames de charité, publicité par voie d'affiches, conditions de vente consenties par de charitables négociants, cession au public de bons de Fourneau à 5 et 10 centimes pour les plus démunis. Un tableau de proportions empirique des quantités nécessaires à la préparation et au nombre des plats journaliers, permet de réaliser l'adéquation de l'offre et de la demande.

 

La population secourue, ce sont les familles ouvrières, puis des affamés en habit, bientôt aussi nombreux, l'indigence s'étendant à la classe immédiatement supérieure. Ce premier Fourneau sous l'action de Le Prevost est suivi d'un deuxième, l'année suivante, puis d'une trentaine dans Paris, gérés par les Conférences et desservis par les Sœurs de Charité, puis partout en France.

 

Comment mesurer cela en quelques chiffres à une époque où se sustenter est un souci constant des milieux populaires ? Des statistiques précises peuvent difficilement être établies, mais on estime que les conférences de St-Vincent de Paul, en dehors de toute autre organisation charitable, assistent d'une façon ou d'une autre la moitié des indigents de Paris, en particulier l'hiver ou en période de troubles. Des Fourneaux servent jusqu'à 1500 repas par jour.

 

À Grenelle, 300 repas par jour sont servis durant six mois bien que quatre frères seulement, et sans expérience culinaire, officient en cuisine, (un avocat, Louis Paillé, s’est joint aux fondateurs). Comme à l'ordinaire, Le Prevost qui suscite des aides bénévoles, a le génie de l’organisation. La cuisine est faite la nuit pour que la distribution aux pauvres s'effectue le matin aux heures qui leur conviennent, et elle ne dispense les quatre frères ni des exercices spirituels communs, ni des autres tâches comme les placements en apprentissage ou la visite des ateliers.

 

Ce mouvement de charité éveille l'intérêt de la municipalité qui acquiert plusieurs milliers de bons du Fourneau dans un Grenelle jusque-là réticent, où les œuvres morales et religieuses de la Conférence ont éveillé peu de sympathie, plutôt une sourde hostilité à l'influence de l'Église et du parti prêtre selon la terminologie de l'époque.

 

Mais il est temps de parler du confrère d'Angers.

 

 

 

                                                                                Pierre Bonaventure

 

 

                                                                                                                      (A suivre...)

 

[1Histoire de la vocation du 3ème Frère. Sur tout cela comme sur les activités de Maurice Maignen, mémorialiste-né, nous disposons de documents denses comme d'œuvres de fiction, tels Les Sauveurs du Peuple (1867) qui évoque la misère du jeune homme aux prises avec l'avidité des marchands.

[2] Mt 26, 11.

[3]  Prière à saint Joseph, patron des causes difficiles, de St-François de Sales.

[4]  Vie de Jean-Léon Le Prévost, prêtre, par Charles Maignen, op. cité page 128.