Ils ont mené notre combat... - 2

 

 

Jean-Léon Le Prevost,

Fondateur de la Congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul  (1803-1874)

 

 

            Jean-Léon Le Prevost est, croyons-nous, méconnu, et tout autant, l'exacte mesure des œuvres de la Révolution et de l'Empire, les victoires éphémères, l'occupation du pays par les alliés jusqu'en 1819 et l'entretien de leurs troupes, le paiement d'indemnités (juste retour de nos pillages ?), le pays ramené à ses frontières, son horizon réduit par la cession en 1803 de l'immense Louisiane, la fin de la supériorité démographique, et une grave crise économique...

 

Victimes de la volonté d'imposer d'immortels principes par les idéologues et les hommes d'affaires qui les ont employées pour parvenir à leur fin, les couches laborieuses, sans protection ni sécurité depuis l'interdiction d'association de la loi Le Chapelier [1], et dont les conditions d'existence ont été bouleversées, connaissent un surcroît de misère. La monarchie de Juillet comptera 4 millions de mendiants reconnus, autant d'indigents non mendiants, pour 34 millions d'habitants (le quart...), les concentrations prolétariennes commencent dans les régions minières et textiles...

 

Le docteur Villermé dira tout cela en 1840 dans un ouvrage qui fait date : enfants partant pour l'atelier, pieds nus, en haillons, un morceau de pain pour le repas, des journées de treize heures ou plus, hors les allers-retours. La loi, bref éclair d'humanité, prohibant l'embauche des enfants dans les petites entreprises, n'est votée que sur l'insistance des députés légitimistes.

 

La haine pour l'Église, non pas universelle mais répandue, se manifeste dans la bourgeoisie et le petit peuple, mais la Restauration a amorcé le renouveau catholique à venir, préparé par les missions, les vocations, que la fermeture des séminaires avait entravées, affluent...

 

Le culte une fois autorisé en 1802, les prêtres sont rentrés, les églises, quand elles n'ont pas été cédées, leur sont rendues. Le catholicisme est reconnu religion d’Etat en 1814, il fonde encore la morale même si son influence est limitée aux grandes dates de la vie, mariages, naissances, décès, que l'État enregistre seul, le divorce est interdit en 1816...

 

L'Église reprend les missions selon une tradition ancienne. Une mission, ce sont, associées au clergé local, des prédications, des cérémonies de réparation, des processions, des retours à la foi, des consécrations à la Ste Vierge, toute une offensive pour tirer un peuple de sa léthargie, et qui s'achève par l'érection d'une croix dans le bourg.

 

Les Missionnaires de France ont été fondés en 1808 par le cardinal Fesch, oncle de l'empereur, qui réorganise le diocèse de Lyon. Tracassés, dispersés, réunis en 1814, reconnus en 1818, ils sont à nouveau dispersés en 1830, et leur influence sera alors réduite. Ils soutiennent le trône et l'autel alors que le roi garde personnellement ses distances avec la religion.

 

Ils sont conduits par les abbés Rauzan, ex-réfractaire, Forbin-Janson, ex-auditeur au Conseil d'État, Liautard, co-fondateur du collège Stanislas... A leur suite, des oratoriens, des lazaristes, des jésuites, rétablis en 1814, des maristes, futurs Oblats de Marie Immaculée de Mgr de Mazenod …

 

Au rythme d'une centaine par an, elles deviennent, quinze ans durant un phénomène politique. Leurs ennemis leur reprochent l'appui du pouvoir comme si tous les partis ne s'assuraient pas des concours de l'État.

 

C'est la pierre d'achoppement des catholiques libéraux qui supposent l'Église entravée par le pouvoir politique : l'en séparer, ce serait lui donner la liberté et la tourner vers les masses qui se convertiraient d'elles-mêmes, ce qu'on ne constatera pas.

 

L'Église, au contraire, n'est tolérée, aujourd'hui où l'objectif affiché est la disparition des fêtes chrétiennes comme hier, que si elle compose avec le monde. Elle recouvre son influence sur les classes supérieures, instruites par l'expérience, elle ouvre des écoles, les dons leur sont facilités, l’Université lui est confiée, le repos dominical est rétabli, le Concordat permet de nommer des évêques, de haute valeur, dévoués à la cause royale. L'opinion est préparée aux poésies de Lamartine et de Hugo, [2] aux sermons des orateurs chrétiens.

 

La Restauration a travaillé au redressement du sacerdoce par un budget favorable au clergé dont on pouvait craindre la disparition. Ce retour a été activé par les orateurs catholiques et préparé de longue main par les missionnaires et l'effort de formation dans les petits séminaires. Un modèle de prêtre de la Restauration, au demeurant, c'est Jean-Marie Vianney, qui arrive à Ars en 1819...

 

L'historien avisé rend en général justice à la Restauration quand bien même il ne saisit pas ce travail dans les âmes qui influe sur la moralité et la vie publique. Mais l'opposition, tout à ses illusions, ne désarme pas. La gauche possédante fera de l'anticléricalisme un dérivatif de choix pour la gestion, sinon le règlement, de la question sociale.

 

 

§

 

 

Jean-Léon Le Prevost naît le 10 août 1803 d'une famille aisée, depuis longtemps à Caudebec, où son père dirige une grosse teinturerie. Léon est ce qui reste de Napoléon, prénom que sa marraine a refusé. [3] Sa mère meurt, son père se remarie avec une jeune femme catholique qui ne s'est sans doute décidée que pour le bien qu'elle pourrait faire aux deux orphelins. Son éducation sera déterminante : une fois passés les égarements juvéniles, Le Prevost reviendra des charmes du siècle et du romantisme qui ne satisfait ni à son intelligence ordonnée, ni à son goût très sûr.

 

Le jeune homme renonce aux études quand l'entreprise paternelle est ruinée, et travaille alors chez un avoué pour subvenir aux besoins des siens, il leur laissera sa part d'héritage. Il enseigne, en 1823 dans un collège religieux, sa piété se ranime, il pense être appelé au sacerdoce... Mais il diffère sa décision sur les instances de sa mère et de sa sœur...

 

Ce refus le détourne, dix ans durant de sa voie, de l'autel qu'il gravira longtemps plus tard, et il subit dans l'immédiat une régression de sa vie spirituelle. Il fréquente des écrivains en vue, Victor Hugo qui le reçoit chez lui sans façon, Sainte-Beuve, qu'il côtoie, il est à la bataille d'Hernani, qui annonce, au plan culturel, les journées de juillet où la monarchie légitime sombre par maladresse...

 

Intelligent, distingué, avec beaucoup d'entregent, Le Prévost se fixe à Paris où il est attaché au cabinet du ministre de l'instruction publique, Mgr Frayssinous. De temps à autre, la maladie, la conversion d'un vieillard, le ramènent à la réalité... Un poète angevin, Victor Pavie, plus tard fervent chrétien et homme d'œuvres, va amorcer sa conversion...

 

 

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Il lui expose, dans une lettre d'août 1832, qu'il sort enfin de ces brouillards d'incertitude et de doute, qu'il redevient croyant, qu'il revient à la religion. Sa prière n'est plus vague, incertaine, au hasard jetée vers le Dieu inconnu mais va d'une pente naturelle au Dieu qu'il sent, qu'il voit, qu'il entend... Son éducation lui a fait mesurer à leur aune les charmes fugitifs du monde, il s'en détache, il a 29 ans, il se mortifie, trop puisque sa santé en pâtit et sera plus tard un obstacle à ses activités charitables.

 

Durant les douze années (1833-1845) qui précèdent la fondation des Frères de St-Vincent de Paul, il devient un homme d'oraison dans les épreuves journalières comme gérer la contradiction d'un état de vie qui ne satisfait pas à son être profond tout en l'induisant à se renoncer sans cesse.

 

Il se détache sans réelles difficultés de sa position mondaine et fait un mariage de raison après s'être assuré auprès de prêtres qu'il n'est pas appelé à la prêtrise. Il croit devoir épouser la jeune femme, largement son aînée, qui l'a soigné du choléra en 1833 et de ce fait, l'a contracté.

 

En l'épousant de préférence au brillant parti qui s'offrait, sans doute se souvient-il du mariage de charité de sa mère, et on peut penser que ce mariage où les époux allaient vivre en frère et soeur, satisfaisait aux vues de Dieu qui engageait son serviteur dans la voie du renoncement et de la patience du fait des difficultés psychologiques de Mme Le Prevost.

 

Aussi fait-il l'apprentissage, de juin 1834 à la séparation de corps en novembre 1845, de la sérénité d'âme où l'adversité doit nous trouver. Il se prépare à créer une œuvre dont le rayonnement sera universel. Une lettre de temps à autre à Victor Pavie le montre se détachant de ce qui est encore trop humain dans ses affections. [4]

 

Lamennais attirera son regard sans le retenir. En un autre ordre, les lettres de direction de l'abbé de Malet [5] nous indiquent l'évolution de Le Prevost et ses relations avec les jeunes gens qui vont fonder la société de St-Vincent de Paul.

 

 

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La société de Saint-Vincent de Paul

 

 

Un soir d'avril 1833, près de l'église Saint-Sulpice, Emmanuel Bailly, professeur de philosophie, réunit dans ses locaux quelques jeunes gens de bonne famille, et parmi eux, Frédéric Ozanam : une société charitable va  en sortir.

 

Fils de médecin, d'une famille de 14 enfants dont quatre seulement survivent, étudiant en droit, Ozanam a suivi, au collège royal de Lyon, les cours de l'abbé Noirot qui enseigne en civil par loyauté envers l'État, et prône la liberté, le progrès, la démocratie...

 

Ozanam appartient au courant lamennaisien pour qui la République n'évoque pas un génocide, mais rien moins que l'Évangile adapté à l'époque. Carrière politique brève et sans relief. En 1848, c'est lui qui a proposé à Mgr Affre une démarche auprès des émeutiers qui coûtera la vie au prélat, tué le crucifix à la main sur une barricade.

 

Longtemps hésitant sur un choix d'état de vie, il épouse la fille du recteur de l'Académie de Lyon. Professeur de littérature étrangère, historien. Béatifié par Jean-Paul II (1997) (ndlr : les béatifications et canonisations des papes conciliaires sont toutes douteuses, en raison des motifs qui ont poussé ces papes à produire ces actes : l'ivraie est mêlée au bon grain).

 

 

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Une conférence au Quartier latin était une réunion de controverses entre étudiants. Lors d'un de l'un de ces colloques, des républicains ont reproché aux catholiques de ne rien faire de tangible contre la pauvreté. Leur fondation vient donc moins d'une lente maturation que d'une réaction à une interpellation. Quoi qu'il en soit, la conférence est créée.

 

Né pour réussir, pauvre par choix, indiscuté, Le Prevost intégrera le cercle fermé (… Jaloux de notre trésor, nous ne voulions pas ouvrir à d'autres les portes de notre réunion... Mais Dieu en avait décidé autrement..., écrira Ozanam. [6]) et il le place sous la protection de St-Vincent de Paul par la récitation du Veni Sancti Spiritus et l'invocation Sancte Vincenti a Paulo, ora pro nobis.

 

On y rend compte des visites aux pauvres, en lien avec sœur Rosalie, fille de la Charité, avec qui on a pris contact : en effet, aucun fondateur ne connaît de pauvres ! C'est elle qui organise, rue Mouffetard, la distribution des secours.

 

Le succès est tel, une centaine d'adhérents, que Le Prevost propose de scinder la conférence, non sans oppositions. Longtemps après, Claudius Lavergne témoignera : Une grande discussion s'éleva, par le fait de l'un des derniers venus, lequel était sans contredit, le plus réfléchi, le plus doux, le plus pacifique de tous. Ce survenant, ce brandon de discorde, c'était M. Le Prevost. Un vieux, comparativement, un fonctionnaire, un boiteux [7], voulait brouiller, disperser la conférence..., éteindre le foyer de l'amitié..., et le tout parce que M. Le Prevost avait émis l'idée d'étendre le cercle d'action de la Conférence ... en essayant d'en établir une autre semblable... La proposition sera adoptée, Le Prevost est bien l'instrument principal dont Dieu s'est servi pour la propagation de cette grande œuvre[8], la Société de Saint-Vincent de Paul.

 

Et Le Prevost voit plus loin, la durée, l'extension, les résultats de la société dépendent de sa fidélité à suivre les voies de la perfection évangélique.

 

Aussi pose-t-il le principe des retraites annuelles non sans réticences chez les associés. Il veut des œuvres proportionnées aux diverses capacités des âmes, et il est convaincu qu'une voie doit être, de plus, ouverte aux âmes supérieures, attirées vers plus de dévouement, cela dans l'esprit le plus pur de St-Vincent de Paul, et sans contradiction avec le règlement de la Société.

 

Quarante ans plus tard, les survivants évoqueront le président, ses dons d'organisateur, son zèle, sa charité sans bornes, sachant allier, en une exquise perfection, la douceur à la fermeté, jointes à une rare intelligence des pauvres dont il enseignera à manier délicatement les cœurs brisés.

 

Le Prevost a entrepris beaucoup d'œuvres de miséricorde, les visites de malades, les secours en médicaments, le don des layettes, une caisse des loyers, les messes pour les membres décédés, les fourneaux économiques, etc., et celle qui les résume et dont il aura l'inspiration, rue de Sèvres, devant les reliques de saint Vincent de Paul  : un institut de religieux pour les plus pauvres, les Frères de Saint-Vincent de Paul (institut distinct de la société de Saint-Vincent de Paul qui attire des gens engagés dans le monde et qui suit sa propre voie), les Frères de Saint-Vincent de Paul dont il faut maintenant parler.

 

(A suivre...)

Pierre Bonaventure

 

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[1] Breton favorable aux négriers nantais et opposé à l'affranchissent des esclaves. Finit sur l'échafaud en juillet 1794.

[2] Sur les regrettables palinodies du plus grand poète français, hélas ! consulter Edmond Biré (Victor Hugo avant 1830, et Victor Hugo après 1830).

[3] Vie de Jean-Léon Le Prevost, prêtre, Fondateur de la Congrégation des Frères de St-Vincent de Paul, d'après le manuscrit inédit de Maurice Maignen, complété et continué par Charles Maignen, prêtre, en deux volumes d'un égal intérêt, page 5.

[4] Le Serviteur de Dieu croît dans la foi, la prière et la patience. (Beatificationis et canonisationis servi Dei Ioannis Leonis Le Prevost, page VII.)

[5] Notre article précédent, l'abbé Christophe-Edouard de Malet (1784 - 1843)

[6] Revue catholique : recueil religieux, philosophique, scientifique..., année 1853-1854.

[7] Le Prevost, victime d'une chute à l'âge de deux ans, en resta boîteux toute sa vie malgré les soins prodigués.

[8] Vie de Jean-Léon Le Prévost, prêtre, par Charles Maignen, op. cité page 5.