Ils ont mené notre combat...

 

 

L'abbé Christophe-Edouard de Malet (1784 - 1843)

 

 

    Il y avait à Paris, en 1833, un prêtre à la réputation de sainteté, ex-officier de l'Empire, l'abbé de Malet, qui, à cette époque, a fondé depuis dix ans un institut pour les jeunes filles pauvres.

Premières années heureuses de ce prêtre, une petite Félicité paraît au foyer, et fugitives, sa mère meurt ; son père, attaché au comte de Provence, émigre après avoir confié ses enfants à leur grand'mère, et, pour la formation du garçon, à un ecclésiastique qui lui donne, selon les intentions bien prononcées du comte, une éducation religieuse et morale.

L'abbé est arrêté l'année suivante, arrestation précédée d'une confiscation de ce qui se monnaie et suivie de contrôles vexatoires, l'aïeule décède, le malheur affirme la force d'âme d'Edouard. Un cousin, le baron de Jumilhac, le place en pension, près de l'ancienne place du Trône, de la Nation aujourd'hui, quartier excentré un peu plus sûr.

Cependant, l'échafaud malodorant, qu'on déplace parce qu'il trouble le voisinage, est dressé en juin et juillet 1794 près de la pension. Edouard y voit monter, le 17 juillet, les seize carmélites de Compiègne, puis le maître de la pension, exécuté devant les élèves, qui, d'une cruauté tranquille, peut-être par inconscience, guillotinent à l'occasion de petits oiseaux ... [1]

Le supplice des carmélites est-il à l'origine de la dévotion d'Edouard, pour la réformatrice du Carmel ? Il aura toujours avec lui une vie de sainte Thérèse dans son mince bagage de cavalier...

Par un juste retour, Robespierre gravit l'échafaud avec ses principaux affidés le 28 juillet, d'autres suivent, c'est la fin de la Terreur à son paroxysme, sinon sa fin, les prêtres sont encore inquiétés ou mis à mort, une période de relatif apaisement commence cependant ...

 

Jumilhac place alors Edouard dans un collège huppé que fréquentent Jérôme, frère de Bonaparte, ou Eugène, qui sera son beau-fils. Par un historien de Jérôme, on sait que l'enseignement délivré est réduit : Edouard y fait des études incomplètes qu'il interrompt à seize ans.

Mais, en l'inscrivant, le cousin avait exigé qu'on lui fît remplir ses devoirs religieux : Edouard a fait sa communion et s'est rendu chaque dimanche à la messe avec un élève pour qui l'on avait eu la même exigence. Ils allaient aussi, les décadis, au culte théophilanthrope, que le jeune homme a en aversion, avec prêche et cantiques, conçu pour remplacer la religion catholique.

Après dix ans de terrorisme d'état et d'invasion, Bonaparte a pris le pouvoir. Vainqueur, il fait signer la paix à l'Autriche en 1801, à l'Angleterre l'année suivante, il conclut le Concordat, la paix aux frontières, la paix à l'intérieur, les victoires, le retour à l'ordre, les Français, consultés sur leur bonheur, accordent à Napoléon, à quelques centaines de voix près, le consulat à vie, à ce général qu'Edouard a pu entrevoir quand il venait visiter Jérôme et Eugène.

L'ordre revient autant que le permet le code civil conçu, avec force publicité, par la représentation nationale pour un homme né enfant trouvé et mort célibataire [2],  destructeur de la famille et de l'héritage qui n'est que la transmission du patrimoine familial d'une génération à l'autre. Edouard, aisé, mène jusqu'à 18 ans une vie oisive, cinq des siens ont péri sur l'échafaud, sa sœur est morte de maladie, son père est toujours en exil, le désir d'être utile mûrit en lui.

[1] Révolution une dans le temps et l'espace, sanguinaire, dévastatrice aux gens de bien comme à ses suppôts qu'elle tue après les avoir utilisés, ici le maître guillotiné devant l'élève, là l'éducateur harcelé, battu dans l'hystérie collective, jeté à la voirie, afin que Mao, phare de la pensée mondiale (Giscard d'Estaing) jouant les jeunes contre les vieux garde le pouvoir, révolution, en un mot, démoniaque.

[2] Renan.


§

 


S'il a été sensible à l'accord du Premier consul avec l'Eglise, saisit-il que Napoléon n'en attend que l'affermissement de son pouvoir par la paix religieuse après la paix civile, le génocide de la Vendée passé aux oubliettes ? L'armée de Condé se disperse, des esprits superficiels voient en l'homme du jour le restaurateur possible de la monarchie, d'un certain ordre pour le moins ...

Edouard opte pour le métier des armes, selon la tradition familiale, avec quelques jeunes gens de la meilleure société qu'il entraîne, il choisit le 10e régiment de Chasseurs à cheval, dont trois escadrons sont à Boulogne pour le débarquement en Angleterre, et le 4ème à Fontainebleau, où il s'engage le 28 juillet 1803 (9 thermidor an XI; dit-on encore).

Portés à l'admiration, ce jeune homme de 19 ans et ses camarades ont surtout choisi leur colonel, Auguste de Colbert [3] , parent d'Edouard, qui fait impression sur le Premier consul pour ses qualités militaires, humaines, et sa nonchalance de grand seigneur, son aisance en sa présence. Sans le favoriser, Colbert forme Edouard à la connaissance des hommes et à la discipline.

Quant à son aplomb, Malet dira comment, un jour que Napoléon met ses colonels sur la sellette (combien d'hommes à l'hôpital, de chevaux malades ?), celui du 10e Chasseurs seul a des réponses précises, sinon conformes au 8ème commandement. Colbert n'en sait pas plus que ses pairs, il a simplement compris que l'Empereur se souviendra seulement qu'il a su répondre.

Plus tard, Edouard augurera une guerre sans fin de l'ambition de l'Empereur qui ne sait pas faire la paix en cédant ce qui n'est pas français, comme la rive gauche du Rhin, prétendue frontière naturelle, quand Talleyrand, avisé une fois sur deux, l'invite à arrondir le pré carré des Capétiens.

La page du débarquement se tourne en août 1805, c'est un échec marquant si l'on veut y réfléchir. Un séjour de deux mois en Angleterre serait pour la France une paix de cent ans, disait jusqu'alors Napoléon, qui décide la campagne d'Allemagne. La brigade du général Colbert qui regroupe le 3e Hussards et le 10e  Chasseurs est sous les ordres de Ney (6e corps).

Le 10e Chasseurs emporte d'assaut le 14 octobre la ville d'Elchingen où la vaillance de Malet lui vaudra la croix de la Légion d'honneur. Puis les Autrichiens encerclés dans Ulm vont y capituler, la route de Vienne est ouverte...

Puis c'est la campagne de Prusse. La brigade Colbert au sein de la cavalerie du 6e corps joue un rôle décisif à Iéna. Le 14 octobre 1806, le 10e chasseurs déroute dans une ultime charge les lignes prussiennes. Edouard reçoit un coup de sabre sur la joue gauche qui lui laisse une longue balafre. Il est fait sous-lieutenant.

La campagne de Pologne mène à Eylau, victoire coûteuse et inachevée, le 8 février 1807, mais le 6, à Hoff, le 10e Chasseurs a été surpris par des Cosaques : Malet tombe criblé de blessures, la plus grave à l'œil gauche, il est au sol, et reprenant ses esprits un court instant, fait vœu à la Sainte Vierge de vivre toujours en bon chrétien s'il en sort. Les Russes se préparent à en finir quand leur officier prend en croupe le sous-lieutenant, qu'il traitera avec de grands égards.

Prisonnier sur parole, gravement blessé, c'en est fini pour lui de la guerre. Sa feuille de route lui est remise le 17 mars 1807 ; accompagné d'un domestique, il a regagné ses foyers, à Paris, le 8 avril. Il est pensionné l'année suivante.

[3] Colonel à 25 ans, général à 32, tué en Espagne. La Révolution et l'Empire ne laissent pas le temps de vieillir...


§

 


L'officier s'applique désormais à ses devoirs. Son confesseur ne doutant pas qu'il ne dût la vie à la sainte Vierge l'engage à l'en remercier : aux mots du prêtre, il prend conscience de la bonté toute-puissante de Marie, qu'il n'avait pas bien saisie. Il voit dès lors en elle le canal des bénédictions du Ciel, sa reconnaissance sera sans bornes.

Il s'éprend de la dernière fille de son cousin, Athénaïs de Jumilhac, qu'il épouse le 28 août 1810, et partage ses jours entre les exercices de piété, les soins de sa maison, les bonnes œuvres, pratiquées avec discernement. Il est la providence des pauvres, denrées ou vêtements sont donnés selon les besoins, à défaut d'argent pour en éviter un mauvais emploi.

Les services de son père, sa carrière, lui ouvriraient les charges les plus honorables s'il le voulait, tout au plus accepte-t-il un commandement dans la garde nationale. Mais autant il est indifférent aux honneurs, autant il soutient le roi aux Cent-Jours, conscient que la prospérité du pays, contre lequel, du reste, le retour de l'Ile d'Elbe est un crime, repose sur la monarchie légitime.

Il fait oraison à cheval, comme il le dit à ses amis, ou au corps de garde (qui devait être assez semblable à ceux de l'Empire...), depuis que la médiocrité du temps qu'il y passe l'a induit à prier.

Sans cet esprit de foi, Malet n'aurait pu accepter, ni l'épreuve commune aux époux de la mort de leur fille, ni la mort de madame de Malet, en 1816, du même mal que ses sœurs après deux années de souffrance, ni la vie plus parfaite que Dieu veut pour lui. Malet lui fera élever, au Père Lachaise (Division 18, Rd-point Casimir Périer), un monument surmonté d'une Vierge tenant sur ses genoux l'Enfant-Jésus, aujourd'hui érodée, avec l'épitaphe Sa vie fut courte, mais chrétienne ; elle a donc assez vécu.


§

 


C'est un homme en qui tout dénote le soldat qui se présente à Saint-Sulpice, un jour de juin 1816. Il vient renoncer à ses titres, à ses rentes, et se plier à la règle du séminaire, non sans combats. Son mal s'aggravant sous un air de santé dont il est confus, il doit partir en 1820 à peine sous-diacre, et il loue, rue de l'Arbalète, un logement pauvre, afin d'y attendre la volonté divine.

En même temps, une jeune religieuse, sœur Marie de Lorette, destinée à élever des petites filles pauvres, est orientée vers lui en juin 1823 en vue de créer un établissement à Paris, dans le plus grand dénuement, d'une œuvre d'amélioration de la condition ouvrière.

Frappée par la pertinence des conseils de Malet qui préjuge de la qualité de sa direction, la sœur obtient de Mgr de Quélen qu'il en soit le supérieur général : cela suppose que l'œuvre relève de l'Ordinaire et que Malet accède à la prêtrise. Il sera ordonné en novembre 1823 et l'institut, plus tard détaché de la maison mère, prendra le nom de Sainte-Marie-de Lorette.

Malet apporte sa touche originale : chaque membre abandonne le mérite de ses bonnes œuvres pour le soulagement des âmes du purgatoire. Sur le rayonnement de l'Institut, disons selon le mot de Malet, que la réussite est en raison de la petitesse des commencements.

Enfin, l'infirme dirige nombre d'âmes appelées à la perfection, à des degrés distincts. Une lettre [4],  donne un échantillon de son art, tout de science, de simplicité et de mesure, le style faisant passer l'instruction. Ainsi à une religieuse : Le défaut des femmes du monde est de toujours regarder leur figure ; celui des religieuses est de toujours regarder leur âme. Si vous voulez que Notre-Seigneur se souvienne de vous, il faut vous oublier... Vous n'offensez pas Dieu dans tout cela, mais vous gênez le développement de sa grâce, et l'extension de son règne en vous, par vos craintes et vos serrements de cœur perpétuels.

Le dirigé le plus célèbre est sans doute Jean-Léon Le Prevost, dont Malet est le confesseur en ces années 1835-1836, le légitimiste Le Prevost, appelé à fonder les Frères de St-Vincent de Paul et d'autres œuvres vraiment catholiques, le Vénérable Le Prevost (depuis 1998, mais le dossier était bouclé dès 1943), celui à qui nous allons depuis le début de ce récit...

 

[1]   Un modèle pour tous Vie de Christophe Edouard François Comte de Malet Ancien officier de la Grande Armée Prêtre Fondateur d'une communauté religieuse (1877). Autre biographie L'Abbé de Malet, Balafré de la Grande Armée, Ami des Humbles (1932).

 

Pierre Bonaventure

(A suivre...)